De nombreux défis attendent les entrepreneurs issus de la diversité, estime la femme d’affaires Amina Gerba

Isabelle Massé Isabelle Massé
La Presse

Réseautage. Alors qu’on valorise de plus en plus l’entrepreneuriat et la multiplication des contacts pour faire croître sa PME, le mot n’est pas forcément connu de tous. Parlez-en aux nouveaux immigrants qui se lancent en affaires. Ils se heurtent à la fois à un lexique obscur et à moult obstacles.

À la présidence du conseil d’Entreprendre ici, depuis sa création en 2018, Amina Gerba parle de « barrières systémiques » pour les entrepreneurs issus de la diversité. « Entreprendre ici vise à les faire tomber, explique la femme d’affaires et fondatrice d’Afrique Expansion. Un entrepreneur immigrant qui arrive au Québec n’a aucun réseau et on lui dit de faire sa place. On ne connaît pas le terme “réseautage” quand on arrive ici. Et ne parlons pas de l’accès au financement ! On va dire à cette personne qu’elle n’a pas un historique de crédit. Elle se fait dire non systématiquement. Elle se bat dans un système qu’elle ne comprend pas. »

Comme si ce n’était pas assez, une fois qu’ils sont lancés, des crises comme celle de la COVID-19 leur font davantage mal. Selon un sondage de la Chambre de commerce des femmes canadiennes et de la Dream Legacy Foundation, 50 % des entrepreneurs issus des minorités ont connu des baisses de revenus de 10 % à 20 %, contrairement à 22 % pour les autres PME au Canada. Le manque de liens et de connaissances serait en jeu.

Or, Amina Gerba dit avoir été agréablement surprise de découvrir qu’il y avait plus de 1000 organismes pour aider les entrepreneurs.

Mais quand on arrive, on ne sait pas qu’ils existent.

Amina Gerba

« Entreprendre ici aide à comprendre le système, à voir ce qui existe et comment approcher les organismes. Des conseillers aident au démarrage et à la croissance, dans toutes les régions du Québec. »

En deux ans, Entreprendre ici a par ailleurs accordé 50 bourses d’honneur de 25 000 $ à des entrepreneurs issus de la diversité. « Il y a eu 212 candidatures pour les bourses en 2018, et 612 en 2019, détaille Amina Gerba. Le besoin était là. »

Des entrepreneurs « limités »

Mais là, il faut plus, selon Amina Gerba, Camerounaise établie au Québec depuis 1986 et qui souhaite que le gouvernement provincial crée aussi un fonds d’investissement en croissance. « Il y a vraiment des entrepreneurs innovants qui sont limités », constate-t-elle.

Une roue tournera ensuite, et il y aura des exemples pour motiver et entraîner d’autres gens vers la réussite davantage que vers un mur. Des entrepreneurs comme des dirigeants et des gestionnaires.

On a des exemples. Macky Tall (CDPQ), Ben Marc Diendéré (VIA Rail), Madeleine Féquière (Domtar) et Oumar Diallo (AMF) se démarquent.

Amina Gerba

Par ailleurs, Amina Gerba vante les vertus de la diversité dans les conseils d’administration, comme dans les hautes directions ou encore dans le choix des fournisseurs des entreprises. « Près de 14 % de la population du Québec est issue de la diversité, dit celle qui siège à plusieurs CA. C’est 8 % chez Hydro-Québec, par exemple. Ce n’est pas normal ! Il faut imposer cette représentativité à ces entreprises. Ça va réduire le racisme systémique, car le membre issu de la diversité que tu vas embaucher va te prouver qu’il est capable de travailler et d’être productif. Parce qu’il arrive ici avec la mission de réussir. Il faut établir des quotas. C’est faux de dire qu’à compétences égales, on a les mêmes chances. »

C’est grâce à des incitatifs que ses produits capillaires Kariliss ont pu être vendus en ligne sur les sites de Walmart et Costco depuis 2016, selon Amina Gerba. Cela dit, pour réussir, les efforts d’ouverture et de recherche doivent venir des deux côtés. « On a tous peur de l’inconnu, d’aller vers les gens qui ne nous ressemblent pas. »

Amina Gerba se souvient qu’elle a foncé et créé, grâce à un entourage ouvert, des contacts avec tout le monde pour se donner une chance professionnelle. Elle a « réseauté » peut-être même avant de connaître la définition du mot ! « J’ai insisté pour me faire une place, raconte-t-elle. Pendant mon cursus scolaire, j’ai toujours cherché à m’intégrer, à aller vers les autres. Cette curiosité naturelle m’a aidée. »