Aldo Bensadoun, fondateur du Groupe Aldo — la marque québécoise la plus reconnue à l’échelle internationale dans le domaine du commerce au détail —, ne s’en cache pas : c’est un geste courageux que vient de faire l’entreprise en demandant la protection de ses créanciers, étape qui permettra au groupe de se réorganiser et de poursuivre son développement amorcé il y aura bientôt 50 ans.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

L’entreprise montréalaise, propriétaire de 700 boutiques et présente dans plus d’une centaine de pays par l’entremise de son réseau de plus de 3000 points de vente, ne pouvait tout simplement plus continuer de fonctionner avec la totalité de ses magasins fermés depuis le début de la pandémie de coronavirus.

« Écoutez, qu’est-ce que vous pouvez faire quand vous avez 3000 magasins qui sont tous fermés depuis deux mois et que vous devez continuer d’assumer des frais ? Il n’y avait aucune autre option en vue que celle de faire une pause pour nous permettre de nous réorganiser », m’explique avec une voix calme et posée celui qui a fondé le Groupe Aldo, en 1972.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Aldo Bensadoun, fondateur du Groupe Aldo

À l’instar de milliers de PME québécoises qui traversent le même parcours infernal, le Groupe international Aldo s’est retrouvé à court de liquidités, incapable de générer les flux monétaires suffisants pour continuer de fonctionner avec des magasins toujours fermés en raison des risques de contamination.

« La santé de nos employés et de nos clients a toujours été primordiale et va continuer de l’être. On va rouvrir quand il sera possible de la faire de façon sécuritaire. Nos activités de vente en ligne ont eu beau prendre beaucoup d’ampleur au cours des dernières années — et avoir même plus que doublé depuis le début de la crise —, ce n’est pas assez pour couvrir nos coûts d’activité », déplore l’entrepreneur chevronné.

L’immensité du réseau de magasins du groupe québécois et les coûts faramineux de l’immobilier dans de nombreux marchés où Aldo a pignon sur rue pèsent évidemment lourd dans son bilan financier.

J’ai été moi-même passablement impressionné par la forte présence de l’enseigne Aldo au cours d’un séjour à New York lorsque, en marchant de Wall Street à Times Square, sur la 6e et la 7e Avenue, j’avais dénombré pas moins de cinq boutiques Aldo sur mon parcours. 

Au prix où sont les loyers à New York, il faut nécessairement en vendre, des paires de chaussures, pour couvrir ses fins de mois, ce qui est impossible quand la ville en entier est fermée depuis bientôt huit semaines.

« Les propriétaires de nos baux sont aussi en crise. Tout le monde essaie de sauver sa peau. Ce n’est pas possible d’avoir des ententes », souligne Aldo Bensadoun.

Repartir sur de nouvelles bases

En se plaçant sous la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies, le Groupe Aldo sera à même de déployer son plan de restructuration, qui entraînera nécessairement la fermeture de plusieurs magasins.

À cet égard, Aldo Bensadoun a une confiance entière à l’endroit de l’équipe de direction, présidée par son fils David, qui fait un travail « exceptionnel », selon le fondateur du groupe.

En 50 ans, j’en ai traversé, des crises, mais jamais une de cette envergure. La récession de 1981 et la crise de 2008 ne se comparent pas à ce que l’on vit actuellement.

Aldo Bensadoun, fondateur du Groupe Aldo

« L’idée, c’est de ne pas baisser la tête. Il faut réagir et continuer le travail. C’est une crise gérable, mais on est bien décidés à poursuivre nos activités et à préserver nos emplois à notre siège social international de Montréal tout en s’adaptant au marché qui change », souligne l’homme de 80 ans.

Aldo Bensadoun rappelle sa grande fierté lorsque des compatriotes québécois lui soulignent qu’ils ont vu un magasin Aldo au Viêtnam ou en Afrique du Sud. « Je suis toujours touché de la reconnaissance des Québécois et des Canadiens à notre endroit », insiste-t-il.

Il y a tout juste un an, je rencontrais Aldo Bensadoun dans le premier magasin Aldo que le groupe a ouvert, au 1320, rue Sainte-Catherine Ouest, pour qu’il évoque les souvenirs des premiers jours du groupe.

En 1972, Aldo Bensadoun a lancé l’entreprise en vendant ses propres modèles de chaussures Aldo dans les magasins Le Château parce qu’il n’avait pas les moyens de payer un loyer. Il a fait de la colocation durant sept ans avant d’ouvrir son premier magasin à lui, le premier d’une série de plus de 3000 sur tous les continents du monde.

Année après année, le Groupe a toujours été en mesure de livrer des profits, m’avait alors assuré Aldo Bensadoun. Si la conjoncture était moins favorable pour le Groupe cette année, il a fallu l’actuelle et dévastatrice pandémie de coronavirus pour lui faire mettre un genou à terre.

Une génuflexion qui, espérons-le, sera bien temporaire, mais qui témoigne de la virulence de la crise dont on n’a pas fini de mesurer les effets économiques à court et à long terme.