(FARMINGTON, Connecticut) Ex-PDG de la multinationale Pratt & Whitney puis du gigantesque conglomérat industriel United Technologies, Louis Chênevert est sans conteste le gestionnaire québécois qui s’est le plus illustré sur la scène internationale au cours des 20 dernières années. S’il a relevé de nombreux défis tout au long de sa vie professionnelle, Louis Chênevert vient de surmonter la plus grande épreuve de sa vie en combattant avec succès un fulgurant cancer du cerveau.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

C’est avec le même sourire chaleureux que je lui ai toujours connu que Louis Chênevert nous accueille à sa maison de Farmington, en banlieue de Hartford. Du haut de ses 6 pi 6 po, l’homme reste imposant même s’il a perdu du poids et que sa chevelure est moins abondante, plus clairsemée que dans le passé.

« Remarque ma peau. Elle est toute neuve. Je n’ai plus aucune tache de vieillesse. C’est comme mes cheveux, ce sont des cheveux de bébé. C’est le résultat de ma transplantation de cellules souches. Tout mon système a été totalement régénéré », m’explique l’homme de 63 ans, qui vient de traverser son défi ultime. Ironiquement, il a été sauvé par l’institut même dans lequel il s’est impliqué pendant 20 ans. 

De la GM de Boisbriand à la tête de United Technologies

Louis Chênevert est un jeune diplômé des HEC lorsqu’il est embauché, en 1979, par l’usine GM de Boisbriand. Il y fera sa marque en transformant radicalement les processus industriels. D’une des pires installations de la multinationale américaine, l’usine québécoise est devenue un modèle de productivité et de qualité au sein du groupe automobile.

Les prouesses du jeune gestionnaire ne passent pas inaperçues. Pratt & Whitney Canada, qui connaît des problèmes de productivité à son usine de fabrication de moteurs d’avions à Longueuil, fait appel à ses services. Il devient responsable des opérations en 1993.

« En trois ans, on a haussé la production de 1000 à 4000 moteurs par année, tout en réduisant l’espace qu’on occupait », se souvient Louis Chênevert.

Cette nouvelle prouesse le propulse comme vice-président exécutif au siège social américain à Hartford, en 1996. Il devient PDG du groupe de 40 000 employés en 1999.

Il réalisera là aussi la transformation des modes de production de la multinationale, tout en lançant le développement du nouveau programme de fabrication d’un moteur turbosoufflante à engrenages, le GTF. Cela permettra à Pratt & Whitney de manufacturer les moteurs pour les constructeurs de jets régionaux Bombardier et Embraer et l’Airbus A320 Neo.

En 2006, il est promu président et chef des opérations du conglomérat United Technologies Corporation (UTC), propriétaire de Pratt & Whitney mais aussi du fabricant mondial d’ascenseurs Otis, du groupe de réfrigération Carrier et enfin du constructeur d’hélicoptères Sikorsky. Il devient rapidement le PDG de UTC en 2008 et cumule la fonction de président du conseil à partir de 2010.

Louis Chênevert quittera UTC en décembre 2014 à la suite d’un désaccord avec le conseil d’administration de la multinationale industrielle.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Louis Chênevert, ex-PDG de la multinationale Pratt & Whitney et du conglomérat industriel United Technologies

C’était une grosse job. UTC, c’était un chiffre d’affaires de 65 milliards et 225 000 employés dans le monde lorsque j’ai quitté.

Louis Chênevert

Le défi ultime

Un soir de juillet 2016, alors qu’il travaille sur son ordinateur, il se sent subitement étourdi et se met à écrire des phrases incohérentes.

« Ma femme Debbie m’a emmené d’urgence à l’hôpital de Hartford. On pensait que je faisais un ACV. Le scan n’a rien démontré et c’est pourquoi j’ai tout de suite passé une imagerie par résonance magnétique au Centre de cancer de l’Université Yale », relate Louis Chênevert.

Le diagnostic est sans appel : il est atteint d’un lymphome du système nerveux central.

Quatre tumeurs se sont logées dans son cerveau : une de 4 cm, deux de 2 cm et une de 1 cm. « Mon cancérologue m’a dit qu’il me restait deux semaines à vivre. La pression des tumeurs sur mon système sanguin aurait été fatale si on n’avait rien fait », précise-t-il.

Les options ne sont pas multiples. Pour détruire les tumeurs et éviter les dommages collatéraux qu’une ablation pourrait provoquer, la chimiothérapie est le seul traitement envisageable. Une chimio agressive, dans son cas.

« J’ai eu neuf traitements de chimio différents. Cinq pour détruire les tumeurs et quatre autres pour détruire mon système immunitaire en vue d’une transplantation de cellules souches.

« Ç’a été intense, mon corps a été totalement brûlé, ma peau est devenue noire. Heureusement que j’avais une bonne santé, ça m’a permis de passer au travers sans séquelles », constate Louis Chênevert avec le recul.

Durant quatre mois, il a été totalement à l’écart du monde, pendant ses traitements de chimiothérapie. 

Pour éviter que des cellules cancéreuses restent présentes dans le corps et se transforment en nouvelles tumeurs, les médecins préfèrent détruire tout son système immunitaire, lui transplanter de nouvelles cellules souches qu’on lui avait extraites, et rebâtir son système à neuf. Il doit alors passer 26 jours supplémentaires isolé, dans une chambre. 

Pour reconstruire le système, il faut transplanter 5 millions de cellules souches. On m’en avait extrait 50 millions. C’était phénoménal. J’en ai donné à l’Université Yale, j’en ai donné pour des greffes et j’en ai congelé au cas où je sois victime d’une récidive.

Louis Chênevert

Le Yale Cancer Institute

Louis Chênevert a été jugé officiellement en rémission de son cancer en octobre 2016 et a subi sa transplantation de cellules souches le mois suivant. Sa convalescence a duré toute l’année 2017 et ce n’est qu’à l’automne de cette année-là qu’il a dévoilé publiquement qu’il avait été malade.

« Je n’ai jamais voulu attirer l’attention sur mon cancer. Durant mes traitements, je participais par vidéoconférence à mes différents conseils d’administration.

« J’étais le président du conseil de la multinationale de l’alimentation Cargill, dont je suis resté administrateur, et je suis toujours le président du conseil du Yale Cancer Institute », explique le gestionnaire.

Coïncidence ou destinée, Louis Chênevert est associé depuis une vingtaine d’années au centre de cancérologie de la prestigieuse Université Yale, située à New Haven, à une cinquantaine de kilomètres de Hartford.

Quand je suis arrivé à Hartford, en 1996, et que j’ai rencontré les 10 000 employés de Pratt & Whitney au Connecticut, j’ai été frappé par le nombre de cas de cancer qui affectaient les familles de notre monde et j’ai décidé de me joindre au conseil du Yale Cancer Institute, dont je suis le président depuis 10 ans.

Louis Chênevert

Il y a 10 ans, lui et sa femme, Debbie Everitt, une Montréalaise avec qui il partage sa vie depuis 40 ans, ont présidé une campagne de financement qui a permis de recueillir un demi-milliard US pour la construction du Smilow Cancer Hospital. Cette institution rattachée à Yale est considérée comme le meilleur hôpital spécialisé aux États-Unis.

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Louis Chênevert et sa femme, Debbie Everitt

« Je ne pensais pas que j’allais un jour profiter de notre engagement. On l’a fait pour la communauté, mais j’en ai hautement bénéficié », constate-t-il avec humilité.

« Je me considère comme guéri »

La veille de notre rencontre, il y a une semaine, Louis Chênevert venait tout juste de subir la batterie de tests à laquelle il se soumet tous les six mois.

« Mon médecin m’a assuré que j’étais sous la garantie pour six autres mois. Moi, je me considère comme guéri. J’ai même recommencé à skier l’année dernière. J’avais des appréhensions, mais cela a très bien été. »

En plus des conseils d’administration de Cargill et du Yale Cancer Institute, Louis Chênevert est également président du conseil de la Medal of Honor, la Médaille d’honneur du Congrès américain, plus haute distinction militaire américaine, remise chaque année par le président des États-Unis.

« À titre de PDG de United Technologies, on m’avait demandé de devenir président du conseil de la Medal of Honor. Je n’avais pas le temps. Trois mois après mon départ de UTC, en 2015, ils sont revenus me voir en insistant et là j’ai accepté », relate Louis Chênevert.

Le choc du départ de UTC

Louis Chênevert ne s’en cache pas, son départ à la retraite de UTC ne s’est pas déroulé comme il l’aurait souhaité. Trop impliqué dans les opérations du groupe, il n’est pas resté assez proche des membres de la haute direction, et il estime avoir mal évalué les enjeux politiques à l’interne.

Certains lui ont reproché de trop s’occuper d’un nouveau bateau luxueux qu’il a fait construire en 2014-2015.

« C’était mon troisième bateau, ce n’était pas un enjeu. Le seul clash que j’ai eu avec le conseil d’administration, ç’a été de refuser de participer à une réunion qui a été convoquée le jour du baptême de ma petite-fille », assure Louis Chênevert.

En décembre 2014, le conseil d’administration lui a demandé de quitter ses fonctions, un choc qui pourrait être à l’origine de son lymphome du système nerveux central.

Mon médecin m’a expliqué qu’un tel choc pouvait être l’élément déclencheur de la maladie. J’ai travaillé 90 heures par semaine pendant 37 ans, en prenant un grand total de deux jours de maladie durant toute ma carrière. D’arrêter aussi brusquement, cela a pu me déstabiliser.

Louis Chênevert

L’ex-PDG est fier de son parcours chez GM, Pratt & Whitney et UTC. Il estime avoir toujours cherché à améliorer les processus de fabrication pour augmenter les rendements financiers et sécuriser les emplois en usine.

Il est notamment très fier d’avoir amené Pratt & Whitney à remporter le contrat de fabrication des moteurs du Joint Strike Fighter (F-35), le nouveau chasseur de l’armée américaine.

« J’ai témoigné devant le comité sénatorial de la défense pour leur expliquer les avantages qu’on aurait à développer le programme et on l’a décroché. On sait que c’est le financement de la recherche militaire qui nous permet de développer nos programmes commerciaux et on a pu en profiter », soulève Louis Chênevert.

Sous son règne, UTC a aussi réalisé la plus grosse acquisition de l’histoire de l’aéronautique en achetant le fabricant de trains d’atterrissage Goodrich au coût de 18,5 milliards US.

« On a créé un groupe solide dans l’aéronautique avec les hélicoptères Sikorsky, les moteurs d’avions avec Pratt et les trains d’atterrissage avec Goodrich, mais là, la direction de UTC a commencé à démembrer ce groupe.

« Ils ont vendu Sikorsky pour se redéployer dans le militaire en achetant Raytheon qui fabrique les missiles Patriot. Le militaire prend le dessus chez UTC », observe l’ex-PDG.

Mais, cinq ans après son départ à la retraite et trois ans après la rémission de son terrible cancer au cerveau, Louis Chênevert savoure chacun des jours qui passent et profite de tous les instants qu’il peut partager avec sa femme, ses enfants, ses petits-enfants et ses proches. À 63 ans, il vit pleinement sa vie.