L’encre de la signature du nouvel accord de libre-échange entre le Canada, les États-Unis et le Mexique n’a même pas eu le temps de sécher que déjà les producteurs canadiens d’aluminium sont montés au créneau, mardi, pour dénoncer le traitement inégal dont ils vont dorénavant faire l’objet sur le marché nord-américain. Des appréhensions qui m’apparaissent toutefois disproportionnées par rapport à la réalité prévisible des choses.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

Selon l’Association de l’aluminium du Canada (AAC), qui défend les intérêts des neuf alumineries canadiennes, dont huit sont opérantes au Québec, l’aluminium canadien a servi de monnaie d’échange pour mettre un terme aux interminables négociations de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM).

Pour obtenir des gains de la part du Mexique au chapitre des normes du travail exigées par les démocrates américains, les négociateurs mexicains ont obtenu d’exclure l’aluminium de la règle d’origine qui sera pourtant scrupuleusement appliquée dans le cas de l’acier.

« L’entente prévoit que l’acier transformé en Amérique du Nord doit avoir été fondu et coulé sur le territoire nord-américain, mais pas l’aluminium. Le Mexique pourra importer de l’aluminium chinois à bon marché pour en faire des pièces automobiles plutôt que d’acheter de l’aluminium canadien », résume Jean Simard, président de l’AAC.

Selon lui, c’est toute l’industrie québécoise de l’aluminium qui sera pénalisée parce que les transformateurs américains – qui vont continuer d’être soumis à la règle d’origine – ne seront plus compétitifs par rapport à leurs concurrents mexicains et qu’ils vont tout simplement délocaliser leurs activités vers le Mexique.

Voilà une première appréhension qui me semble un peu courte dans sa construction et bien expéditive dans sa finalité. Il serait bien surprenant que l’administration américaine – républicaine et même éventuellement démocrate – laisse l’industrie américaine de l’automobile fermer ses usines de pièces pour en rouvrir de nouvelles au Mexique.

Le protectionnisme américain est une réalité qui n’est pas près de disparaître, et le recours aux tarifs punitifs est une pratique qui ne risque pas d’être écartée de l’arsenal commercial des États-Unis. Surtout lorsqu’il s’agit de freiner n’importe quelle impulsion qui peut profiter à la Chine.

On peut aussi penser que les industriels américains qui vont devenir victimes de la concurrence déloyale mexicaine vont plutôt s’organiser pour faire pression sur leurs élus pour exiger les mêmes règles du jeu pour tout le monde.

La deuxième raison qui m’amène à juger un peu excessive la réaction des producteurs canadiens d’aluminium quant à la place grandissante que risquent de prendre les transformateurs mexicains en Amérique du Nord tient à la nature même du produit.

L’aluminium chinois est de qualité nettement inférieure, et plusieurs transformateurs refusent tout simplement de l’utiliser parce qu’il ne répond pas à leurs normes de fabrication.

Les chaînes de montage des grands manufacturiers américains de l’automobile vont continuer d’exiger un métal qui répond à leurs normes.

Environnement et responsabilités

Et il y a tous les enjeux environnementaux qui deviennent des éléments critiques dans les chaînes d’approvisionnement des grands groupes industriels.

La production d’un lingot d’aluminium chinois dégage une quantité fabuleuse de pollution, une variable que l’on ne peut plus ignorer de nos jours quand on sait que les quantités phénoménales d’énergie électrique qui sont requises pour produire ce lingot proviennent de centrales au charbon.

Même en Chine, on ne cherche plus à cacher le problème alors que les autorités commandent régulièrement des arrêts de production d’alumineries pour réduire les émissions de gaz et rendre l’air à peu près respirable dans des régions ciblées pour quelques jours.

Il est aussi étonnant de voir nos alumineries québécoises craindre soudainement de perdre des parts de marché chez les transformateurs alors que, durant des décennies, à peu près tous les gouvernements du Québec les ont implorés de participer à la création d’une chaîne de valorisation de l’aluminium, chez nous.

Oui, la production d’aluminium, c’est important pour le Québec. Cela a longtemps été notre principale source de revenus d’exportation, et le secteur se maintient toujours aujourd’hui au deuxième rang, derrière l’aéronautique.

Mais jamais l’industrie n’a vraiment essayé de participer au développement des activités de deuxième et de troisième transformation et ainsi avoir une empreinte structurante sur l’activité industrielle québécoise.

Alcan a bien tenté au début des années 2000 de mettre sur pied une usine de pare-chocs en aluminium au Saguenay, mais l’expérience a été lancée et menée bien plus par obligation que par une volonté de diversification.

La production québécoise d’aluminium s’est considérablement sophistiquée avec le temps, nos alumineries sont les plus technologiquement avancées du monde, mais on est restés dépendants des aléas du marché parce qu’on n’a jamais cherché à tirer profit de cette force.

On ne peut pas blâmer seulement les Mexicains pour la petite tempête qu’on traverse. On en est en grande partie responsables.