Scale AI, la supergrappe d’innovation canadienne qui a le mandat de développer la chaîne d’approvisionnement de demain propulsée par l’intelligence artificielle, vient de lancer un programme de financement pour les organismes qui soutiennent les jeunes pousses en IA et dévoilera d’ici à mercredi la liste d’une dizaine de projets d’investissement. Son PDG Julien Billot, qui a connu un passage mouvementé chez Pages Jaunes, nous explique les origines et les ambitions de cette supergrappe montréalaise.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

Rappelez-nous comment est née cette supergrappe qui vise à systématiser l’usage de l’intelligence artificielle appliquée dans les chaînes d’approvisionnement.

C’est le gouvernement fédéral qui a décidé de créer des supergrappes industrielles dans différents secteurs d’activité, mais en amenant les acteurs de l’industrie à choisir eux-mêmes les programmes d’investissement les plus appropriés. On a demandé à une soixantaine de consortiums de soumettre leurs projets et le gouvernement en a retenu cinq qui sont devenus les supergrappes.

Il y a la supergrappe de l’économie océanique à St. John’s, à Terre-Neuve, celle de l’IA appliquée dans les chaînes d’approvisionnement à Montréal, la supergrappe de la fabrication de prochaine génération à Mississauga, une pour les industries des protéines en Saskatchewan, et enfin la supergrappe des technologies numériques en Colombie-Britannique.

Scale AI est établie à Montréal et a commencé ses opérations en janvier dernier. On a réalisé nos premières interventions en juin, mais là, on amorce vraiment notre déploiement.

Comment intervenez-vous pour déterminer quels vont être les projets que vous allez financer et quels sont les critères qui dictent les sommes que vous allez attribuer ?

Le processus est simple. Le ministre du Développement économique, Navdeep Bains, nous a assurés d’un financement de 230 millions jusqu’en 2023. Chaque fois qu’une entreprise investit un dollar dans un projet d’innovation en intelligence artificielle, le gouvernement égale la mise, mais Scale AI retient une portion pour financer d’autres initiatives.

Sur un projet d’innovation de 10 millions, l’entreprise va payer 6 millions, le fédéral, 4 millions, et Scale AI va récolter 1 million qu’elle va réinvestir dans des projets d’accélération technologique ou de développement de talents.

Au total, d’ici 2023, on prévoit que Scale AI aura généré des investissements de l’ordre de 400 à 500 millions dans des projets d’intelligence artificielle appliquée aux chaînes d’approvisionnement.

Mais à la différence des quatre autres supergrappes, Scale AI va profiter d’un financement additionnel de 50 millions assuré par le gouvernement du Québec, qui a décidé d’embarquer dans l’aventure. Les entreprises du Québec profitent donc d’un financement de 50 % sur leurs projets d’innovation plutôt que les 40 % que les entreprises du reste du Canada reçoivent.

Combien d’entreprises se sont jointes à Scale AI au départ et de quels secteurs d’activité proviennent-elles principalement ?

Au départ, les promoteurs de la supergrappe des chaînes d’approvisionnement axées sur l’intelligence artificielle, Mme Hélène Desmarais, présidente du conseil de HEC Montréal, et Louis Roy, président d’Optel, ont réussi à mobiliser 120 entreprises de tous les secteurs d’activité autour du projet.

Depuis, leur nombre ne cesse d’augmenter, mais on constate que les entreprises du Québec représentent près de 50 % du nombre de projets qui nous sont soumis.

Est-ce que le choix est difficile à faire parmi les postulants ?

Les critères sont simples. Les entreprises doivent être canadiennes, leur projet doit viser l’amélioration de leur chaîne d’approvisionnement via l’IA et le projet doit réunir d’autres entreprises qui pourront bénéficier des innovations. Il faut au moins qu’une petite entreprise (moins de 500 employés) fasse partie du groupe.

On souhaite le plus possible travailler avec des entreprises qui sont en faveur du partage de la propriété intellectuelle. On souhaite de plus que les entreprises opèrent avec le modèle de l’open source.

Vous intervenez également dans l’écosystème des entreprises en démarrage qui développent des solutions en intelligence artificielle, notamment les incubateurs et les accélérateurs d’entreprises. Pourquoi ?

Contrairement aux autres supergrappes canadiennes qui investissent de grosses sommes dans peu de projets, chez Scale AI, on investit dans beaucoup plus de projets d’innovation, mais de plus petite taille.

C’est pourquoi on ne fonctionne pas par appel d’offres, mais que l’on reçoit et que l’on examine les projets en flux continu. On investit pour que les entreprises se transforment, mais on n’investit pas dans les fournisseurs de services et de solutions.

C’est pourquoi on a mis sur pied un fonds de 20 millions qui aide à encadrer les start-up en IA. On va soutenir financièrement les incubateurs, les accélérateurs et les centres d’innovation qui soutiennent eux-mêmes les start-up.

Vous avez été PDG du Groupe Pages Jaunes de 2014 à 2017. Qu’est-ce qui vous a amené à diriger Scale AI, cette supergrappe de l’IA appliquée aux chaînes d’approvisionnement ?

J’ai été avec le Groupe Pages Jaunes jusqu’en juillet 2017. Avant cela, j’avais passé 25 ans dans la grande entreprise en France, dans des postes de direction où j’ai eu à travailler beaucoup avec des entreprises en démarrage. J’en ai acheté plusieurs à l’époque où j’étais chez Orange.

Après Pages Jaunes, je suis rentré comme professeur associé à HEC pour m’occuper de l’incubateur de start-up et lancer Next-AI, un accélérateur de jeunes pousses en intelligence artificielle. Scale AI se cherchait un directeur général et c’est là que j’ai été choisi et embauché, le 1er janvier 2019.

Vous avez quitté la France lorsque vous avez été recruté par Pages Jaunes, qui connaissait son lot de difficultés. Est-ce que vous regrettez d’avoir accepté cette invitation ?

Non, pas du tout. C’est une industrie en difficulté et compliquée qu’il fallait transformer. Mais c’est une transformation complexe, parce que Pages Jaunes était une entreprise très endettée.

Durant toutes les années où j’étais en poste, la rentabilité est toujours restée très élevée. Quand j’ai quitté en juillet 2017, j’avais annoncé 180 millions d’EBIDA et on a livré 180 millions.

La rentabilité n’était pas un enjeu, mais le bilan en était un. Il fallait toujours réduire la dette. On l’a ramenée de 2,5 milliards à 800 millions, mais on n’investissait pas pendant ce temps-là et cela a affecté la valorisation de l’entreprise.

Mais je ne regrette rien. Depuis six ans, on vit au Québec. Je suis heureux à Montréal, ma femme travaille comme avocate et mon fils va rentrer à l’université. Je vais bientôt obtenir ma citoyenneté et j’ai un beau défi avec Scale AI.