L’industrie forestière subit elle aussi les contrecoups de la grève déclenchée au CN la semaine dernière. La difficulté à livrer des commandes et à recevoir des produits ainsi que le ralentissement des activités commerciales comptent parmi les problèmes qui accablent présentement certaines entreprises.

Nathaëlle Morissette Nathaëlle Morissette
La Presse

« Depuis quelques jours, on n’arrive pas à se rendre à nos clients, on n’arrive pas à honorer les commandes qui nous ont été faites », lançait sans détour Frédéric Verreault, directeur exécutif du développement corporatif de Chantiers Chibougamau, au cours d’un entretien téléphonique avec La Presse, lundi.

Alors que les agriculteurs manifestaient à Montréal pour dénoncer le rationnement de propane causé par la grève des chefs de train et agents de triage du CN, M. Verreault tenait à rappeler que le transport ferroviaire était essentiel pour l’entreprise qui livre notamment des poutrelles de plancher, des colonnes de bois et du bois d’œuvre un peu partout en Amérique du Nord.

Pour nous, le transport ferroviaire, il est névralgique comme le réseau cellulaire l’est pour quelqu’un qui fait du télémarketing.

Frédéric Verreault, de Chantiers Chibougamau

L’entreprise a même acheté le tronçon de voie ferrée qui passe à proximité de son usine de Chibougamau pour permettre au CN d’y accéder directement. Comme les wagons ne circulent plus depuis quelques jours, la marchandise s’accumule dans l’usine. « Tout est fabriqué et prêt à être expédié », mentionne Frédéric Verreault.

« Qui dit commandes non livrées dit clients contrariés, poursuit M. Verreault. Si on n’arrive pas à livrer, on ne touchera pas les revenus de nos ventes. À long terme, ça va vraiment être catastrophique comme situation. Nos clients comprennent que c’est hors de notre contrôle. On a un minimum de patience. Mais rapidement, on va arriver au bout de cette patience-là, c’est écrit dans le ciel. »

Pénurie de camions

Du côté de Produits forestiers Résolu, on souhaite également que le conflit se règle rapidement puisque la grève affecte déjà les activités de l’entreprise qui possède notamment des usines à Normandin, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, et à Senneterre, en Abitibi-Témiscamingue.

Pour le moment, l’entreprise doit se tourner vers le transport routier. « On arrive à honorer nos commandes, mais pas nécessairement au même rythme que ça se produisait avec le train, mentionne Karl Blackburn, directeur principal, affaires publiques et relations gouvernementales, pour Produits forestiers Résolu. Comme vous le savez, au Québec, il y a une rareté de chauffeurs et de camions. Et c’est la même réalité pour nos fournisseurs. »

Tout le monde actuellement cherche des camions. Malheureusement, ce sont des processus qui sont plus dispendieux que le transport ferroviaire. Donc, il y a des conséquences économiques.

Karl Blackburn, de Produits forestiers Résolu

M. Blackburn mentionne également que les infrastructures routières ne sont pas toujours adéquates. Il suffit de mauvaises conditions météorologiques ou d’un accident bloquant une route pour prolonger les délais de livraison.

Bois d’œuvre, papier, pâte à papier, voilà autant de matériaux que l’entreprise expédie aux quatre coins du continent nord-américain. Produits forestiers Résolu reçoit également beaucoup de produits chimiques nécessaires à la fabrication de ses matériaux. Ceux-ci sont aussi généralement livrés par wagon.

Et lorsque le conflit se règlera, la situation ne reviendra pas tout de suite à la normale, soutient M. Blackburn. « Il va y avoir un processus de redémarrage. Malheureusement, ce sont des délais, mentionne-t-il. Et ces délais-là vont occasionner des problématiques au niveau des opérations. Une journée de grève dans ce dossier-là, c’est une journée de trop. »

Des répercussions un peu partout au pays

La grève touche de multiples secteurs de l’économie canadienne. Tour d’horizon.

Jean-François Codère Jean-François Codère
La Presse

Potasse

Rocanville (Saskatchewan)

Environ 550 employés de la mine de potasse de Nutrien à Rocanville, en Saskatchewan, ont appris qu’ils seraient mis à pied pour deux semaines à compter de lundi prochain, alors que l’entreprise fermera temporairement la mine. « Toute perturbation additionnelle sera dommageable à notre entreprise, l’économie canadienne et la réputation du Canada de fournisseur fiable d’engrais et de nourriture », a indiqué dans un communiqué le président et chef de la direction de Nutrien, Chuck Magro.

Automobiles

Halifax (Nouvelle-Écosse)

Environ 70 travailleurs du terminal de voitures automobiles du CN à Halifax ont reçu au cours du week-end un avis de mise à pied qui entrera en vigueur jeudi. Le terminal sert d’interface entre le train et les navires pour l’importation et l’exportation de voitures.

Grains

Vancouver et Prince Rupert (Colombie-Britannique)

Selon la firme Quorum Corp., spécialiste du transport de grains, interrogée par l’agence Reuters, 35 navires seraient actuellement amarrés près des ports de Vancouver et de Prince Rupert, en Colombie-Britannique, en attente de chargements de grains destinés notamment à l’Asie. Chaque jour d’attente d’un de ces navires coûte entre 15 000 et 18 000 $US aux exportateurs de grains, selon Wade Sobkowich, président de l’association des élévateurs à grains de l’Ouest canadien, en plus des pénalités de retard auprès des clients.

Pétrole

Alberta, Saskatchewan et Colombie-Britannique

Torq Transloading et Altex Energy, deux importants opérateurs de terminaux d’acheminement de pétrole par rail, ont prévenu la semaine dernière qu’ils pourraient très bientôt ne plus être en mesure d’accepter de pétrole brut dans certains de leur dizaine de terminaux, répartis entre l’Alberta, la Saskatchewan et la Colombie-Britannique.

Céréales

Manitoba, Saskatchewan, Alberta, Colombie-Britannique

À cette période-ci de l’année, les élévateurs à grains de l’ouest du pays acheminent 5200 wagons de céréales chaque semaine par l’entremise du CN. À 92 tonnes par wagon et 235 $ la tonne, c’est 112 millions de dollars de grains qui n’ont pas bougé pendant la première semaine de grève, déplorait hier Wade Sobkowich, président de l’association regroupant les neuf plus grandes entreprises du secteur. Une partie de la production pourrait être acheminée plus tard dans l’année, reconnaît-il, mais les prix ne seront pas aussi bons, « parce que c’est en automne et en hiver que le monde veut des céréales canadiennes ».

Produits chimiques

Sud du Québec, Sarnia (Ontario) et Fort Saskatchewan (Alberta) 

L’industrie des produits chimiques est particulièrement dépendante du rail. Des produits comme le chlore, l’ammoniac et l’acide sulfurique sous forme gazeuse ne peuvent être transportés que par rail, en vertu de la loi. « La pression commence à monter », a indiqué hier la vice-présidente exécutive de l’Association canadienne de l’industrie chimique, Isabelle Deschenes. Des arrêts de production pourraient survenir avant longtemps, dit-elle. Chemtrade, producteur de produits chimiques qui dispose notamment d’usines autour de Beauharnois, de Fort Saskatchewan et dans le sud de l’Ontario, a prévenu hier les analystes financiers que la grève pourrait avoir un impact sur ses prochains résultats financiers.

Un débrayage coûteux dans une économie déjà faiblissante

PHOTO DAN RIEDLHUBER, ARCHIVES REUTERS

La grève qui paralyse le plus important transporteur ferroviaire du pays pourrait coûter très cher à l’économie canadienne.

Si elle devait se prolonger, la grève qui paralyse le plus important transporteur ferroviaire du pays pourrait coûter très cher à l’économie canadienne en fin d’année, avertissent des économistes du secteur bancaire.

Martin Vallières Martin Vallières
La Presse

« Nous nous attendions déjà à une croissance du PIB de l’économie canadienne très ralentie aux environs de 1 % au quatrième trimestre. Une grève prolongée au CN risque de réduire cette croissance presque à plat, en plus d’affecter surtout les secteurs des matériaux et des marchandises qui étaient déjà en conjoncture difficile », signale Avery Shenfeld, économiste en chef chez Marchés des capitaux CIBC, dans une note à ses clients investisseurs.

Pour sa part, Brian DePratto, économiste principal à la Banque TD, chiffre aux environs de 2 milliards de dollars l’impact immédiat sur l’économie canadienne d’une grève au CN qui durerait une deuxième semaine, jusqu’à samedi prochain, le 30 novembre.

Et cet impact en dollars sur l’économie augmenterait aux environs de 3 milliards si la grève devait se prolonger pour une troisième semaine, jusqu’au jeudi 5 décembre, date de reprise des travaux parlementaires à Ottawa et moment de l’adoption d’une possible loi spéciale de retour au travail au CN.

« Le transport ferroviaire ne représente peut-être que 0,5 % environ du PIB canadien, mais l’expérience [grève de neuf jours chez CP Rail en 2013] montre que de telles perturbations peuvent être suffisamment importantes pour avoir une incidence sur les chiffres de l’économie nationale », indique M. DePratto, dans un billet d’analyse spécial distribué parmi les clients de la Banque TD.

En ce sens, il estime que la grève au CN jusqu’au 30 novembre pourrait retrancher « de 0,11 % à 0,15 % » au taux de croissance du PIB déjà timide qui est anticipé durant le quatrième trimestre de 2019. Cette ponction pourrait s’élever jusqu’aux environs « de 0,17 % à 0,23 % » si la grève au CN se prolongeait sur une troisième semaine de suite.

« Déjà en ralentissement »

« À première vue, un tel impact sur la croissance du PIB peut sembler minime en pourcentage. Mais il faut considérer qu’il survient alors que l’économie canadienne est déjà en ralentissement », explique l’économiste principal à la Banque TD.

« Considérant que les prévisions de croissance du PIB au quatrième trimestre ont déjà été rabaissées autour de 1,3 % seulement, même chez la Banque du Canada, ça ne laisse pas beaucoup de marge de manœuvre à l’économie pour absorber un choc négatif comme une grève dans le transport ferroviaire. »

D’ailleurs, la Banque du Canada doit faire sa prochaine mise à jour d’analyse de conjoncture économique et de décision de taux d’intérêt dans un peu plus d’une semaine, soit le mercredi 4 décembre.

Et si la grève au CN n’est pas résolue d’ici là, on s’attend parmi les économistes à ce que la banque centrale y fasse référence parmi les facteurs négatifs dans l’économie lors de son énoncé de politique monétaire pour la fin d’année 2019 et le début d’année 2020.