« Je me sens mal. Je suis blessé. Je suis triste », s’est ainsi exprimé Ilan Gewurz, vice-président de la Corporation Proment, quand La Presse lui a demandé comment il se sent depuis que la Ville de Montréal a décidé de bloquer la phase finale de son quartier Pointe-Nord, dont il est si fier.

André Dubuc André Dubuc
La Presse

La famille Gewurz a construit 4500 logements à L’Île-des-Sœurs depuis 1979, recevant de nombreux prix au fil des ans, comme le prix Blanche Lemco van Ginkel, décerné par l’Ordre des urbanistes du Québec, pour souligner sa contribution au développement de l’urbanisme au Québec. Pour la Pointe-Nord, le point d’exclamation de sa carrière, le promoteur a consacré 14 ans à peaufiner le plan directeur.

Proment a décroché les autorisations requises auprès de la Ville. Les premières phases ont été un succès commercial. Le groupe s’est rendu à la phase finale. La prévente des unités de la tour de 30 étages Nex a été lancée plus tôt cette année. Ilan Gewurz souhaitait déposer sa demande de permis le 6 septembre quand, tout à coup, la Ville a décrété, à la fin du mois d’août, un moratoire, le temps de changer les règles du jeu dans la partie nord de l’île. Or, les règles proposées risquent de bouleverser l’esthétique du quartier Pointe-Nord, selon lui.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Ilan Gewurz, vice-président de la Corporation Proment

On a créé un des seuls quartiers riverains proches du centre-ville de Montréal, un des seuls quartiers certifiés LEED Or au Canada. On est fiers de ce qu’on a créé.

Ilan Gewurz

« Aussi, on a toujours travaillé avec la Ville dans un esprit de transparence et de collaboration dans le but d’arriver avec le meilleur projet dans l’intérêt public. Se faire arrêter comme ça, ça fait juste mal », confie-t-il.

Moratoire de la Ville

Joint au téléphone, le maire de l’arrondissement de Verdun, Jean-François Parenteau, qui appuie le PPU dans son ensemble, reconnaît que la Pointe-Nord représente un cas particulier. « Le projet Evolo, selon moi, ne devrait pas changer de nature pour le moment parce qu’il s’intègre dans un projet qui est déjà entamé », dit-il.

De son côté, la ville-centre se dit à l’écoute. « La consultation de l’OCPM est justement en cours pour entendre les préoccupations des parties prenantes », écrit dans un courriel Geneviève Jutras, attachée de presse principale du cabinet de la mairesse Valérie Plante.

La Ville de Montréal a néanmoins imposé un moratoire sur tout développement dans la partie nord de L’Île-des-Sœurs, le temps d’adopter un projet particulier d’urbanisme (PPU) aux abords du nouveau pont Champlain en prévision de l’arrivée du Réseau express métropolitain (REM). Le projet de PPU est actuellement devant l’Office de consultation publique de Montréal (OCPM), qui tient des audiences publiques ces jours-ci.

Dans le document de consultation préparé à l’intention de l’OCPM, la Ville justifie le PPU parce que l’achèvement du pont et l’arrivée du REM créent une occasion pour « optimiser l’aménagement, mieux planifier le développement immobilier et accroître la mobilité durable et active », y lit-on.

M. Gewurz supplie l’OCPM de distinguer dans le PPU la Pointe-Nord de la Place du Commerce. Il dit comprendre que le secteur au sud de l’autoroute 15, qui comprend la Place du Commerce, fasse l’objet d’une réflexion puisque ce secteur, à la fois commercial et pour les bureaux, a été conçu il y a 40 ans et ne convient plus à la réalité d’aujourd’hui. Dans le cas du quartier Pointe-Nord, argumente-t-il, le projet est de facture récente et a été conçu et réalisé dans les règles de l’art.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

La Ville de Montréal a décidé de bloquer la phase finale du projet quartier Pointe-Nord à L’Île-des-Sœurs.

Moins d’espaces publics

Dans sa forme actuelle, le projet PPU empêchera, au dire de Proment, de terminer son projet à l’image des phases initiales. Le PPU vient limiter à 78 mètres (environ de 25 à 27 étages) la hauteur des tours, alors que l’entente de développement en vigueur entre Proment et la Ville prévoit la construction de tours pouvant atteindre 120 mètres (38 étages).

Le règlement favorise à la place la construction d’immeubles de 10 à 12 étages, pouvant être érigé le long de l’autoroute 15 à la sortie du pont Champlain.

Selon Ilan Gewurz, de hautes tours permettent de libérer l’espace au sol pour aménager des espaces publics. C’est l’inverse avec des immeubles de mi-hauteur, pour un même coefficient de densité.

De son côté, le PPU s’oppose à la construction des tours telles que planifiées par Proment pour préserver des percées visuelles, notamment vers le pont Victoria, et pour commémorer une sépulture amérindienne trouvée jadis à proximité. Le site retenu appartient à Proment. Une partie de celui-ci devait servir à accueillir une tour résidentielle. Aucun pouvoir public n’a cru bon d’accorder une protection patrimoniale au site dans le passé.

L’OCPM a terminé ses audiences mercredi soir.

Des citoyens supplient l’OCPM d’épargner Pointe-Nord

Le Regroupement citoyens Est de la Pointe-Nord a amassé 700 signatures en 10 jours pour sa pétition demandant l’intégrité du plan directeur de Pointe-Nord, tel qu’imaginé par le promoteur Proment. Le Projet particulier d’urbanisme propose d’interdire de nouvelles tours de 30 et de 38 étages, préférant à la place des immeubles massifs de 10 à 12 étages, qui rognent les espaces verts. « Nous n’avons pas de problème concernant la hauteur des tours de condos », a dit Christian Paupe aux commissaires de l’OCPM mercredi soir. M. Paupe habite l’île depuis 40 ans. Prenant la parole après M. Paupe, Sally Cooke, qui demeure à la tour Evolo Un, a tenu des propos émouvants sur son quartier d’adoption. « Les propositions de la Ville trahissent l’essence même du quartier Pointe-Nord, a-t-elle partagé avec les commissaires. Si elles étaient adoptées, elles serviraient à détruire les principes sur lesquels le quartier a été construit. »