Le manque d’amour des investisseurs envers Fiera Capital, l’un des plus importants gestionnaires d’actifs à Montréal, trouble son fondateur et grand patron, Jean-Guy Desjardins. Il estime désormais que sa firme est vulnérable à une offre d’achat.

Richard Dufour Richard Dufour
La Presse

L’action de Fiera Capital végète en Bourse. Le titre affiche un recul de plus de 30 % depuis deux ans, si bien que le rendement sur le dividende est désormais supérieur à 8 %.

« Notre action vaut 10 $, c’est ridicule ! », lance Jean-Guy Desjardins, visiblement agacé et irrité par le cours boursier de son entreprise durant une entrevue dans les nouveaux bureaux de Fiera, avenue McGill College, au centre-ville de Montréal.

« Ça n’a pas de bons sens, poursuit le financier. Quand quelque chose ne tient pas la route, ça attire les mouches. »

Lorsqu’on lui demande s’il est « vendeur », sa réponse est révélatrice.

J’ai toujours dit que je ne voulais pas vendre Fiera. Mais lorsque tu regardes le prix de l’action, ça t’ébranle. Si le marché canadien ne peut voir la valeur intrinsèque de Fiera et son potentiel à long terme et qu’un Chinois le voit, tough luck !

Jean-Guy Desjardins

Il estime que le titre devrait se négocier à une quinzaine de dollars et qu’un acquéreur devrait payer de 20 $ à 22 $ pour acheter l’entreprise en payant une prime. « À 10 $, un acquéreur se dit qu’il peut peut-être avoir Fiera pour 14 $ ou 15 $ par action, dit Jean-Guy Desjardins, clairement irrité par la situation. En mettant une prime de 40 % à 50 % sur un titre à 10 $, il y a de bonnes chances que beaucoup de monde [parmi les actionnaires] diront oui. »

Critiques et récession

Le président du conseil et chef de la direction de Fiera Capital a par ailleurs répondu aux récentes critiques de gestionnaires de portefeuille québécois qui soutiennent que son modèle d’affaires de croissance par acquisitions ne crée pas de valeur pour les actionnaires.

L’an dernier, la firme Medici, de Saint-Bruno, avait remis en question la rentabilité de la chasse aux acquisitions de Fiera en soulignant la baisse marquée du rendement du capital investi sur sept ans. Advenant une récession, la rentabilité souffrirait, affirmait Medici dans un texte publié dans le journal Les Affaires.

Le mois dernier, la boutique de gestion Cote 100, également de Saint-Bruno, soulevait des points similaires dans sa lettre financière. Cote 100 estime que la situation financière de Fiera offre peu de flexibilité pour de futures acquisitions, critique la gestion du dividende et l’émission constante de nouvelles actions, et juge « très discutables » plusieurs des ajustements apportés dans les états financiers.

« C’est une farce ! » lance Jean-Guy Desjardins, piqué au vif, en s’opposant aux prétentions de Medici et de Cote 100. « Ils ne sont jamais venus nous voir pour discuter », déplore-t-il. Il concède cependant qu’en regardant le cours boursier, « c’est certain que les actionnaires n’ont pas fait d’argent » depuis six ans.

À son avis, le « problème » d’évaluation de Fiera est lié au fait que près de 35 % des actions sont contrôlées à l’interne et que les actionnaires institutionnels détiennent aussi environ 35 % des actions. « Il reste 25 % à 30 % détenu par les petits investisseurs individuels. Dans un environnement où 60 % des gens pensent qu’il y aura une récession, ça affecte les petits investisseurs, et c’est ce qui place l’action sous pression. Il n’y aura pas de récession, au contraire, car les banques centrales stimulent l’économie partout », dit-il.

Jean-Guy Desjardins soutient que l’évaluation boursière nuit à Fiera dans ses projets d’acquisition et dans ses systèmes de rémunération.

Objectif remis en question

Jean-Guy Desjardins a fondé Fiera Capital il y a 16 ans. L’actif sous gestion a enregistré une forte croissance dans les dernières années, surtout grâce aux acquisitions en Amérique du Nord, en Europe et en Asie. Il atteint près de 160 milliards aujourd’hui. L’expansion avait pris son envol il y a sept ans avec l’achat de Natcan, une filiale de la Banque Nationale qui apportait d’un seul coup 25 milliards d’actifs.

L’objectif avoué des dernières années a toujours été d’amener l’actif sous gestion à 200 milliards pour l’année 2020. Jean-Guy Desjardins doute que cet objectif sera atteint.

« J’ai placé l’objectif à risque en mettant l’accent sur les acquisitions dans le placement alternatif, où il faut payer très cher pour peu d’actifs [par ailleurs très rentables]. Ça n’aide pas à atteindre 200 milliards d’actif, mais c’est ce qui est approprié pour Fiera même si j’ai un plan de rémunération qui dépend de façon importante de l’atteinte du 200 milliards. »

L’avenir de Fiera passe par les placements privés ou alternatifs (immobilier, infrastructure, prêts alternatifs, agriculture, etc.). La stratégie vise à développer ce marché qui représente plus de 10 milliards, ou quelque 10 % de l’actif sous gestion chez Fiera. L’ambition est de doubler l’importance de ce segment sur cinq ans.

« Ces activités deviendront l’épine dorsale de Fiera d’ici les 10 ou 15 prochaines années », dit-il.