(Québec) Ottawa et Québec ne s’entendent pas sur l’interprétation à donner à l’entente conclue jeudi entre les deux gouvernements sur le financement des programmes de formation professionnelle destinés aux jeunes.

Jocelyne Richer
La Presse canadienne

Selon le gouvernement Legault, Ottawa transfère à Québec la pleine compétence des programmes de formation professionnelle destinés aux jeunes, en tout cas au moins pour cinq ans.

De plus, aux yeux de Québec, ce transfert se fait sans obligation de rendre des comptes à Ottawa.

Or, le gouvernement fédéral ne voit pas du tout les choses ainsi, niant tout « transfert » de compétence.

La Presse canadienne a pu consulter le libellé de l’entente et il appert que le gouvernement du Québec devra effectivement se rapporter régulièrement à Ottawa, contrairement à ce que laissait entendre le ministre du Travail, Jean Boulet, en conférence de presse.

Le gouvernement Legault tentait d’obtenir un transfert permanent de compétence en ce domaine, mais il devra se contenter pour l’instant d’une entente conclue pour les cinq prochaines années, soit de 2020 à 2025.

Ottawa versera donc d’ici là 135 millions à Québec pour financer, sans droit de regard, les divers programmes québécois existants permettant à de jeunes décrocheurs d’obtenir la formation requise pour exercer un métier.

On prévoit que 20 000 jeunes de 15 à 30 ans pourront ainsi augmenter leurs chances d’intégrer le marché du travail.

L’annonce a été faite jeudi à Québec, dans un centre de formation, conjointement par le ministre du Travail, Jean Boulet, et le ministre fédéral de la Famille, Jean-Yves Duclos, au nom de la ministre fédérale de l’Emploi, Patty Hajdu.

En conférence de presse, le ministre Boulet a qualifié l’entente d’« historique » et de gain majeur pour le Québec en vue d’affirmer sa différence au sein du Canada.

« Moi, je vise la pérennité » de l’entente, a commenté le ministre Boulet, à propos du transfert souhaité de la compétence exclusive de la formation de la main-d’œuvre pour les jeunes.

Les négociations en ce sens avec Ottawa n’ont pas abouti, mais vont se poursuivre, a promis le ministre.

Car la formation professionnelle des jeunes incarne le caractère « distinct » du Québec, dans son approche en régions et ses façons de faire avec les différents partenaires impliqués, a-t-il observé, ne cherchant pas à nier les prétentions « nationalistes » de son gouvernement en la matière.

Selon le ministre Boulet, Ottawa versera donc l’argent promis sans imposer de conditions : « l’argent va être dépensé chez nous, par nous, en fonction de nos besoins concrets et régionaux », a précisé le ministre, fier de ne pas avoir à rendre de comptes au gouvernement fédéral sur les sommes dépensées, grâce « à la pleine reconnaissance de la juridiction du Québec ».

« On est autonome. On évalue. On décide. On innove en fonction de nos besoins. C’est pas : on rend des comptes », a-t-il insisté en conférence de presse.

Or, « le présent accord sera surveillé et le Québec devra faire état des progrès et des résultats sur une base annuelle », a répliqué l’attachée de presse de la ministre Hajdu, Véronique Simard, après avoir pris connaissance des déclarations du ministre Boulet.

Ainsi, en vertu de cette entente, le Québec aura plusieurs obligations à remplir.

Avant le 30 novembre de chaque année Québec devra produire et expédier à Ottawa un rapport détaillé sur les résultats obtenus.

Le Québec devra aussi faire parvenir au gouvernement fédéral son plan d’action annuel et rappeler chaque fois la contribution financière du Canada.

L’entente stipule aussi que tout le matériel de communication et toutes les activités de communication reliés à ces programmes devront au préalable avoir été approuvés par Ottawa.

Aux yeux du ministre Boulet, l’entente de jeudi est conclue dans le même esprit que l’accord conclu entre Québec et Ottawa en 1997, à l’époque des gouvernements Chrétien et Bouchard, une entente qui amorçait le transfert de cette compétence d’Ottawa vers Québec.

Le transfert d’argent annoncé jeudi devrait aussi contribuer à atténuer le problème criant de pénurie de main-d’œuvre, ont fait valoir les deux ministres présents à la conférence de presse.

« C’est au Québec que la rareté de la main-d’œuvre est la plus importante » au Canada, a souligné de son côté le ministre Jean-Yves Duclos.

Il y a actuellement 120 000 emplois disponibles au Québec, soit la moitié de tous les emplois disponibles à travers le pays.

Ce problème risque de s’aggraver à l’avenir, avec le vieillissement de la population, a prédit le ministre Duclos. D’où l’importance de pouvoir compter sur tous les jeunes aptes à travailler, « qui ont juste besoin parfois d’un petit peu d’aide pour briser les barrières, ouvrir les portes et se lancer dans la vie ».

Québec investit déjà 200 millions pour l’intégration des jeunes en difficulté au marché du travail.

L’entente conclue jeudi entre Ottawa et Québec a été aussitôt saluée par le Conseil du patronat, qui y voit une solution concrète au problème de la rareté de main-d’œuvre.