Les 900 travailleurs de l’aluminerie ABI, à Bécancour, ont enfin pu souffler hier : ils retourneront au travail bientôt après 18 mois de lock-out. Les employés ont accepté à 79,77 % l’offre patronale hier matin lors d’une assemblée générale.

Thomas Dufour
La Presse

À la sortie de l’assemblée, les travailleurs se disaient heureux du dénouement du vote. « On retourne au travail. On a décidé d’accepter avant que l’usine ne ferme », a dit Daniel Hamel, un employé d’ABI.

Certains employés ont critiqué un manque d’ouverture de la part des patrons. « On est contents de retourner au travail, mais pas contents de la façon dont ça s’est passé. Il y a des postes de jour qui ont été perdus et de la sous-traitance ajoutée », a dit Michel Cossette, qui travaille pour ABI depuis 15 ans.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Les nouvelles conventions ne touchent pas aux salaires, mais élargissent les secteurs d’activité pour la sous-traitance. L’employeur s’engage aussi à verser 8 millions au régime de retraite en avril 2020.

Les nouvelles conventions ne touchent pas aux salaires, mais élargissent les secteurs d’activité pour la sous-traitance. L’employeur s’engage aussi à verser 8 millions au régime de retraite en avril 2020.

M. Cossette déplore le manque de collaboration des patrons d’ABI. « Si au moins la compagnie avait voulu s’asseoir à la table », a-t-il dit.

Le maire de Bécancour, Jean-Guy Dubois, est heureux de voir disparaître cette « épée de Damoclès » au-dessus de sa ville.

On vient de vivre une année d’insécurité, une année où on s’est rendu compte qu’on était fragile.

Jean-Guy Dubois

Le maire encourage les travailleurs et l’employeur à regarder vers l’avenir et à oublier le conflit. « Il faut se mettre à conjuguer les verbes au futur », a affirmé le maire.

Même si le lock-out a été difficile pour la ville, le maire croit que le faible taux de chômage a aidé les travailleurs à joindre les deux bouts. « Ça aide puisque personne ne se ramasse sans revenu, à un moment où il doit se mettre sur l’aide sociale », a exposé M. Dubois.

Le président du syndicat démissionne

Après le dévoilement des résultats, le président du syndicat de l’usine, Clément Masse, a démissionné. « Je ne me sens pas à l’aise de mettre en place cette convention avec l’employeur », a expliqué M. Masse, qui occupait son poste depuis 2001.

Il croit que les travailleurs ont accepté parce qu’ils étaient épuisés après un an et demi sans travailler. « Ce n’est certainement pas parce qu’ils sont satisfaits du contrat. »

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Après le dévoilement des résultats, le président du syndicat de l’usine, Clément Masse (au centre), a démissionné.

Le président du syndicat s’est dit déçu du manque d’appui de l’Assemblée nationale. « Le premier ministre est venu discréditer les travailleurs en ne mentionnant que leur salaire dans le cadre des négociations, a dit M. Masse. Il est venu monter la population contre les travailleurs. C’est très décevant. »

En mars, François Legault avait critiqué le syndicat, affirmant que ce dernier n’était « pas raisonnable ».

Début juin, le syndicat des Métallos a déposé une plainte contre le gouvernement du Québec en affirmant que M. Legault était venu « peser de tout son poids en faveur de la compagnie dans une négociation du domaine privé ».

Un dénouement qui satisfait

L’offre patronale incluait trois conventions collectives, une pour chaque catégorie d’emploi de l’usine, et un plan de retour au travail d’ici à la fin de juillet.

La semaine dernière, la direction a déposé une offre finale et un plan de retour au travail. En cas de refus, l’administration comptait suspendre la totalité des activités de l’usine.

Le syndicat des Métallos avait suggéré à ses membres de refuser l’offre. « On considérait que c’était un contrat qui ne respectait pas nos travailleurs », a dit Clément Masse. Le syndicat trouvait l’offre moins intéressante que la première proposée en décembre 2017, notamment en ce qui a trait au régime de retraite.

Il s’agissait de la quatrième offre proposée par l’employeur. La première avait été rejetée à 97 % et la deuxième, à 80 %. ABI avait lancé un ultimatum en mars dernier, qualifiant la troisième offre de finale. Elle avait été rejetée à 82 %.

Les employés réintégreront progressivement leur poste à partir du 26 juillet. Tous les travailleurs devraient être de retour d’ici à la fin du mois de mars 2020.

Une bonne partie de l’économie de Bécancour dépend de l’usine qui a généré des retombées de 618 millions en 2015, selon un rapport produit par Alcoa, propriétaire principal de l’usine. Ce serait 16 % des revenus de la Ville, selon le maire.

Des citoyens appuient l’entente

Nombre de citoyens de Bécancour sont heureux de l’entente. « C’est une bonne chose pour tout le monde », croit Michel Brais, propriétaire du casse-croûte du Parc, à un jet de pierre de l’usine d’ABI.

M. Brais a acheté le casse-croûte au moment où commençait le lock-out. « J’espère que mon chiffre d’affaires va augmenter [avec la fin du conflit]. »

Réjean Boucher, retraité, croit lui aussi que la fin du lock-out est une bonne chose pour Bécancour. « Je me mets à la place de ces gars-là, a dit M. Boucher. Ils ont des femmes et des enfants. Quand tu gagnes 12 $ de l’heure, tu peux aller te replacer pour mieux, mais quand tu gagnes 41 $, c’est plus difficile. »

Quelques réactions

Québec salue la fin du lock-out

Le gouvernement Legault a salué la fin du conflit de travail à l’aluminerie ABI de Bécancour, hier. François Legault a qualifié le dénouement d’« excellente nouvelle ». Pour le ministre du Travail, Jean Boulet, il est évident qu’il y a eu une « rupture » entre les salariés et les dirigeants syndicaux qui avaient recommandé le rejet de l’offre patronale. « On le sentait, le temps a fait son œuvre, a-t-il indiqué. Il a fait son œuvre tant pour l’employeur que pour le syndicat et les salariés. » Selon lui, il y avait un réel « risque » que l’entreprise ferme ses portes si les travailleurs ne ratifiaient pas l’offre patronale.

Legault a nui aux travailleurs, selon l’opposition

Le lock-out des travailleurs d’ABI aurait pu être moins long si François Legault ne s’en était pas mêlé, ont dénoncé les partis de l’opposition, hier. Le premier ministre a critiqué le syndicat en mars, en lui reprochant de n’être « pas raisonnable ». Cette intervention a envenimé les pourparlers, selon le député libéral Jean Rousselle. Le député Alexandre Leduc, de Québec solidaire, a abondé dans le même sens. « Le gouvernement a fait plusieurs passes sur la palette d’ABI, a-t-il déploré. Il leur a facilité la chose et il a accrédité sa stratégie d’usure. » Le chef du Parti québécois, Pascal Bérubé, a fait valoir que c’était la première fois depuis Maurice Duplessis qu’un premier ministre s’immisçait dans un conflit de travail dans une entreprise privée.