Salaires non payés, congés de maladie refusés, propos racistes. Des préposés aux bénéficiaires migrants déplorent leurs conditions « misérables et abusives » et demandent des changements immédiats aux gouvernements.

Publié le 10 avril
Alice Girard-Bossé
Alice Girard-Bossé La Presse

Lors d’une conférence de presse dimanche matin, François* a dénoncé le « cauchemar » qu’il a vécu en travaillant à Villa mon domaine, une résidence privée pour aînés à Lévis. « On vivait beaucoup de harcèlement. On était menacés d’être déportés », a-t-il raconté. Leurs patrons leur rappelaient toujours leur pauvreté. « Ils nous apprenaient comment utiliser la chasse d’eau. On était considérés comme des sous-hommes. »

PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

François, préposé aux bénéficiaires

Avant qu’il reçoive officiellement son permis de travail, l’homme, qui travaillait à temps plein, était payé seulement 100 $ toutes les 2 semaines. Et ce, pendant 10 mois. « On n’avait pas d’argent pour envoyer à notre famille et on n’avait pas d’assurance maladie si on se blessait », a-t-il laissé tomber.

Il était logé dans une maison avec de nombreux autres travailleurs immigrants.

Je dormais pratiquement dans un garde-robe avec des lits superposés. Si on voulait une chambre complète, on devait payer 700 $ par mois.

François, préposé aux bénéficiaires

Il n’est pas seul. Une vingtaine d’employés à travers la province ont témoigné au Centre des travailleurs et travailleuses immigrants de plusieurs problèmes fréquents dans le milieu, notamment des salaires non payés, des congés de maladie refusés par l’employeur, des accidents de travail non déclarés, sans compter des propos racistes et des menaces d’expulsion.

« J’étais hyper stressée »

« On a remarqué que ces situations reviennent ponctuellement. Ce ne sont pas des cas isolés. Si ça arrive aussi souvent, c’est qu’il y a [un système] qui l’a rendu possible », a déclaré Raphaël Laflamme, organisateur communautaire au Centre des travailleurs et travailleuses immigrants.

Dès le début de la pandémie, bon nombre de préposés ont été recrutés par l’entremise du Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET). C’est le cas d’Audrey*, préposée aux bénéficiaires dans la région de l’Outaouais. À son arrivée en poste, elle remarque les conditions de travail déplorables. « J’étais hyper stressée », a-t-elle dit. Mais elle ne pouvait pas changer d’emploi, puisqu’elle avait reçu un permis de travail « fermé » l’associant à un seul employeur.

Après 10 mois de démarches et l’aide du Centre des travailleurs et travailleuses immigrants, elle a finalement pu obtenir un permis de travail ouvert lui permettant de se trouver un autre emploi.

On est venus pour prêter main-forte au gouvernement canadien qui est en pénurie de main-d’œuvre et nous méritons de meilleures conditions de travail et de meilleurs salaires.

Audrey*, préposée aux bénéficiaires

Les intervenants demandent une réforme du PTET et l’abolition du permis de travail « fermé ». Ils déplorent aussi le processus administratif complexe de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST), qui décourage souvent des travailleurs de poursuivre leurs plaintes.

« Une forme de semi-esclavage »

« Je n’ai jamais vu des situations qui portent atteinte aux droits de la personne de cette façon-là », a déclaré Louise Boivin, professeure à l’Université du Québec en Outaouais, qui termine actuellement une recherche sur le travail et l’action collective des préposés dans le secteur privé. « Les cas de préposés du programme des travailleurs étrangers temporaires en résidence privée pour aînés font état de graves violations des droits de la personne s’apparentant à une forme de semi-esclavage. »

L’histoire de deux participants qu’elle a recrutés l’a complètement bouleversée. Ces travailleurs devaient être disponibles pratiquement en permanence, tandis que leur charge de travail était « au-delà de la capacité d’un être humain », a-t-elle dit.

J’ai vu aussi des personnes qui se blessent et qui sont forcées d’aller travailler et à qui on a empêché d’aller voir un médecin.

Louise Boivin, professeure à l’Université du Québec en Outaouais, qui termine actuellement une recherche sur le sujet

« Si [François Legault] doutait que ça existe, le racisme systémique, en voici des preuves », a renchéri Ramatoulaye Diallo, trésorière au Conseil central du Montréal métropolitain-CSN, émotive. « C’est un système qui a été instauré dans le gouvernement. »

« La crise ukrainienne a allumé un élan de solidarité au Québec. Ne faisons pas l’erreur de voir cette solidarité se limiter à un seul peuple ou à une seule crise. Notre humanité est en jeu. Que ce soient les Blancs ou des Noirs, traitons-les sur le même pied d’égalité », a-t-elle ajouté.

Le député de la circonscription de Laurier-Dorion pour Québec solidaire, Andrés Fontecilla, s’est dit « scandalisé » par les histoires des travailleurs. « On a entendu des mots très durs, des gens non payés, du racisme systémique. On doit réformer le programme de travailleurs temporaires », a-t-il déclaré, en marge de la conférence de presse.

Québec mène une enquête

Une enquête a été ouverte sur la Villa mon domaine par le ministre du Travail, Jean Boulet, à la suite d’un article publié dans Le Devoir sur les conditions de travail des travailleurs temporaires embauchés par cette résidence privée, le mois dernier.

Copropriétaire de la Villa mon domaine, Natacha Gauthier a indiqué à La Presse vouloir attendre avant de parler publiquement : « On est vraiment bouleversés par tout ce qui se dit, par tous les propos, les allégations. On veut vraiment prendre notre temps avant de commenter. »

Avec la collaboration de Lila Dussault, La Presse

* Le nom des travailleurs a été modifié, afin de protéger leur identité.