Recrutement massif de personnel, meilleur accès aux données, construction de nouveaux hôpitaux et imputabilité : le ministre de la Santé, Christian Dubé, a présenté mardi matin dans le détail son « Plan pour mettre en œuvre les changements nécessaires en santé » qui « s’inscrit sur l’horizon 2025 ».

Mis à jour le 29 mars
Ariane Lacoursière
Ariane Lacoursière La Presse

Les grandes lignes du plan avaient déjà été présentées à la pièce au cours des dernières semaines par le gouvernement ou avaient été éventées par les médias. Avec ce plan, le ministre Dubé dit s’appuyer sur les nombreux rapports d’experts produits au fil des ans sur l’amélioration du réseau de la santé, dont celui de Michel Clair produit en 2001 et sur lequel La Presse est revenue dernièrement.

Le plan de refondation en bref

50 mesures dont :

  • Augmenter la formation et la rétention du personnel, et recruter massivement
  • Éliminer le recours au temps supplémentaire obligatoire
  • Ajout de nouveaux lits dans le réseau
  • Déploiement du Guichet d’accès à la première ligne partout dans la province
  • Virage massif vers les soins à domicile
  • Accélération du financement axé sur le patient

En conférence de presse, le ministre Dubé a dit que plusieurs de ces rapports d’experts « étaient de grande qualité » mais que « des fois, il manquait de courage politique pour mettre en place les recommandations ». « C’est fini, il faut passer à l’action », dit-il.

Le plan présente 50 mesures pour offrir « des soins à échelle humaine et performants » au Québec. La première et possiblement la plus centrale : recruter massivement du personnel en embauchant 1000 infirmières à l’étranger et en implantant des programmes de formation accélérée, entre autres.

Québec veut aussi mieux retenir ses travailleurs de la santé en éliminant le temps supplémentaire obligatoire et en mettant en place un système d’autogestion des horaires. Alors que la population vieillit à vitesse grand V, les besoins en santé augmentent tout aussi rapidement. Pour Québec, « le statu quo est insoutenable ».

Hausse des heures travaillées en temps supplémentaire de 2019-2020 à 2020-2021

5,4 %

Part des personnes âgées de 70 ans et plus au Québec

1971 : 4,2 %

2020 : 13,6 %

Prévision pour 2035 : 20,5 %

La fin du fax et des hôpitaux modernes

La pandémie aura révélé que le réseau de la santé tire solidement de la patte en ce qui concerne l’accès aux données. Le fax est encore utilisé un peu partout dans le réseau, et environ 10 000 systèmes d’information différents sont utilisés, compliquant la collecte de données. « Le réseau d’hier était devenu bureaucratique, lourd et dépassé sur le plan technologique », écrit le ministre dans son plan. Ce dernier veut donner éventuellement la possibilité à chaque citoyen d’avoir accès à ses informations de santé. Il veut implanter un seul dossier de santé numérique et améliorer la collecte de données pour pouvoir mieux gérer le réseau. Ce changement passera notamment par l’adoption du projet de loi 19.

M. Dubé veut aussi moderniser rapidement les infrastructures de santé. En plus de bâtir des maisons des aînés, on souhaite rénover plusieurs hôpitaux et CHSLD. De nouveaux hôpitaux ou des agrandissements sont prévus notamment à Gatineau, Vaudreuil, La Malbaie, Chicoutimi et Montréal. Environ 2000 nouveaux lits s’ajouteront ainsi dans le réseau. Et la hausse du personnel permettra aussi d’ajouter 2000 autres lits, prévoit M. Dubé. Ces ajouts permettront de réduire l’attente aux urgences. Québec mise aussi sur la création de « centres de commandement » dans chaque hôpital pour permettre une gestion plus fluide des lits et réduire l’attente aux urgences. Le virage vers un financement des établissements de santé axé sur le patient et non plus sur des valeurs historiques s’accélérera. On mise aussi sur une hausse des transferts fédéraux en santé.

Ratio de lits par 1000 habitants

  • Québec : 2
  • Royaume-Uni : 2,4
  • Canada : 2,5
  • États-Unis : 2,8
  • France : 5,8
  • Allemagne : 7,9

Source : MSSS et OCDE

Le médecin, pas la seule porte d’entrée

Beaucoup d’énergies seront mises pour améliorer l’accès à la première ligne en santé. Le Guichet d’accès à la première ligne, déployé dans le Bas-Saint-Laurent, sera étendu partout dans la province. Cette ligne d’appel permet une prise de rendez-vous aux patients orphelins d’une région donnée. M. Dubé parle d’une véritable « révolution dans l’approche patient ». En appelant un seul numéro de téléphone ou en ayant accès à un site web, les patients pourront parler à une personne, recevoir rapidement des conseils en santé, prendre rendez-vous ou renouveler leur prescription. Pour M. Dubé, il s’agit « d’un seul canal où le patient est pris en charge par le bon professionnel. Pas un numéro où tu te fais dire d’aller aux urgences ». La majorité des Québécois auront accès à ce Guichet dès l’été prochain, prévoit le ministre.

Plutôt que de ne faire que du médecin de famille la porte d’entrée des patients dans le réseau, le ministère de la Santé souhaite impliquer plus de professionnels et mise sur l’interdisciplinarité. Les infirmières praticiennes spécialisées, les pharmaciens communautaires et les paramédics seront notamment encore plus impliqués. Les médecins de famille seront aussi incités à modifier leur rémunération en optant plus massivement pour la capitation. Ce mode de rémunération encourage la prise en charge de patients « en groupe et dans une approche interdisciplinaire ».

Pour améliorer la gestion du réseau, Québec mise sur la « décentralisation du système de santé » pour « ramener les opérations du réseau vers les régions et recadrer la mission du Ministère (NDLR : de la Santé et des Services sociaux) sur les orientations stratégiques ». La sous-ministre à la Santé, Dominique Savoie, doit déposer prochainement un plan à ce sujet. « La décentralisation et l’organisation du travail va nous permettre de nous assurer de l’exécution de notre plan de santé », selon M. Dubé. Le dernier budget a permis d’assurer au ministre Dubé qu’il aura les moyens de ses ambitions. Mais pour lui, « ça ne prend pas juste de l’argent. Ça prend de l’organisation du travail ».

Le privé et les aînés

Comme annoncé plus tôt ce mois-ci, Québec souhaite faire plus de place au privé en santé. Entre autres pour réduire les listes d’attente en chirurgie. Pas question toutefois de faire payer le patient pour ces soins. Pour les aînés, un virage massif vers les soins à domicile continuera de s’opérer. On attend toutefois les conclusions de la Commissaire à la santé et au bien-être qui se penche actuellement sur les performances des soins à domicile et leur financement. Plus de soutien sera offert aux proches aidants et aux organismes communautaires offrant du soutien à domicile.

Part des dépenses en soutien à domicile dans le budget consacré au soutien à l’autonomie des personnes âgées

Québec : 40,5 %

Danemark : 65 %

Source : MSSS et ministère de la Santé danois

Encore marqué par le scandale du CHSLD Herron survenu durant la pandémie, Québec veut se doter de pouvoirs d’enquête accrus dans les résidences privées pour aînés, les CHSLD privés et les ressources intermédiaires.

Pour être prêt si un nouveau virus frappait la planète, Québec prévoit la création d’une stratégie nationale de préparation à une prochaine pandémie. On prévoit également opérer une « importante réforme » en santé publique. Les contours restent vagues. Mais la pandémie de COVID-19 aura « montré l’importance d’avoir une gouvernance claire en santé publique, basée sur l’indépendance et la transparence des travaux et des recommandations des experts » et « mis en lumière la nécessité d’une plus grande efficacité et d’une meilleure cohérence entre les instances », peut-on lire dans le plan.

Afin de s’assurer que les mesures prévues dans le plan soient réellement appliquées, le gouvernement prévoit publier dès le mois de mai, un « tableau de bord national et régional sur l’atteinte des objectifs du plan stratégique et des priorités ». « Vous me connaissez, on va se mesurer. Parce que ce qui se mesure s’améliore […], dit M. Dubé. À moyen terme, je pense qu’on peut faire bouger l’aiguille très rapidement ». M. Dubé croit que le fait que plusieurs acteurs importants du réseau de la santé soient déjà mobilisés et intéressés à changer les choses permettra au plan d’être rapidement « exécuté ».

Un plan bien accueilli

La majorité des acteurs de la santé présents à la conférence de presse du ministre Christian Dubé, mardi matin, ont bien accueilli le plan de refondation, même si certains doutent que des changements soient visibles rapidement.

« Il faut donner une chance au coureur. Mais pour qu’on voie des changements rapidement, le ministre devra faire un sprint. Pas un marathon », estime le directeur général du Réseau FADOQ, Danis Prud’homme.

Le président de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec, Luc Mathieu, de même que le président du Collège des médecins, le DMauril Gaudreault, se réjouissent de voir que le ministre veut favoriser l’interdisciplinarité dans le réseau. « On voulait ça depuis longtemps. Avoir des "équipes de famille" plutôt qu’un médecin de famille », dit M. Mathieu.

La Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) appuie « le souhait gouvernemental de se doter enfin d’un plan pour valoriser la médecine familiale ». « Le retrait du projet de loi 11, qui est un nuage noir et une véritable épée de Damoclès au-dessus de la tête de la médecine familiale au Québec, serait un premier pas dans cette direction », estime le DMarc-André Amyot, président de la FMOQ, qui appuie aussi le déploiement des Guichets d’accès à la première ligne (GAP).

Président du Conseil pour la protection des malades, Paul Brunet se réjouit de voir que plusieurs personnes ont été consultées dans la préparation du plan. Il reconnait toutefois que « le défi est grand ». « Plus une organisation est grosse, plus ça prend du temps, implanter des changements », dit-il.

Du côté des pharmaciens, tant l’Ordre professionnel que l’Association des pharmaciens propriétaires accueillent bien le plan qui « reconnaît le travail des pharmaciens ».

Chef des soins intensifs à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, le DFrançois Marquis reconnait que le système de santé est « une machine lourde avec une grande force d’inertie ». Mais selon lui, la pandémie aura fait réaliser aux acteurs de la santé « qu’il faut agir ». « Je n’ai jamais vu une mobilisation comme ça dans le réseau de la santé pour modifier les façons de faire. Les gens du milieu croient que c’est possible de changer », affirme le DMarquis qui se dit « prêt à embarquer dans la tentative ».

Présidente de la CSN, Caroline Senneville est pour sa part un peu plus critique. Elle estime que le plan est « plus une liste qu’un plan ». Elle craint une « privatisation accrue du réseau ». Président de l’Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes familiaux et conjugaux du Québec, Pierre-Paul Malenfant croit quant à lui que « les services sociaux n’ont pas la place qu’ils devraient avoir » dans le plan. Il plaide pour la création d’une « direction des services sociaux ».