Chaque jour, un Québécois meurt d’une surdose, selon les données diffusées par l’Agence de la Santé publique du Canada cette semaine. On est encore loin des cinq décès quotidiens en Colombie-Britannique, mais le bilan des victimes demeure ici deux fois plus élevé qu’il y a deux ans.

Publié le 25 mars
Louise Leduc
Louise Leduc La Presse

Seulement de janvier à septembre 2021, 339 Québécois sont morts à la suite d’une intoxication liée à une ou plusieurs drogues illicites. La moitié serait attribuable aux opioïdes, ces analgésiques qui contiennent des molécules proches de la morphine. Le nombre de morts a légèrement diminué par rapport à 2020, mais demeure considérablement plus élevé que lors des années pré-pandémiques, bien que les données publiées pour celles-ci se limitent uniquement aux opioïdes. Dans l’ensemble du pays, de janvier à septembre 2021, ce sont 5368 vies qui ont été fauchées.

« Un approvisionnement en drogues de plus en plus toxiques, un sentiment accru d’isolement, de stress et d’anxiété » sont évoqués par les autorités de santé fédérale comme autant de facteurs ayant « probablement contribué à l’aggravation de la crise des surdoses au cours de la pandémie », peut-on lire dans le document Méfaits associés aux opioïdes et aux stimulants au Canada, daté de mars 2022.

« La grande majorité des décès liés aux opioïdes continuent d’être accidentels, et plus de la moitié mettaient également en cause un stimulant (cocaïne, méthamphétamine, etc.), ce qui illustre parfaitement le fait que plusieurs substances entrent en jeu dans la crise des surdoses », ont indiqué mercredi dans une déclaration commune la Dre Theresa Tam, administratrice en chef de la santé publique du Canada, et la Dre Jennifer Russell, médecin hygiéniste en chef du Nouveau-Brunswick.

Le nombre total d’hospitalisations causées par la consommation d’opioïdes n’est pas disponible pour le Québec, mais Ottawa a calculé qu’entre janvier et septembre 2021, il y a eu 4532 hospitalisations dans tout le reste du pays. Pour l’année 2021 en entier, cela devrait donc monter près du sommet de 5240 hospitalisations enregistrées en 2020.

Fentanyl et dérivés

La Dre Marie-Ève Morin, médecin de famille qui travaille dans le domaine des dépendances et de la santé mentale à Montréal, est aux premières loges de la crise.

Ça ne fait plus autant les manchettes qu’en mai 2014, quand il y avait eu 10 morts dans la même semaine à Montréal, « mais dans les deux dernières années, j’ai perdu 10 patients par surdose », dit-elle. « Des jeunes dans la vingtaine, pour beaucoup… »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

La Dre Marie-Ève Morin, médecin de famille travaillant dans le domaine des dépendances et de la santé mentale à Montréal

Toutes les deux semaines, on voit arriver de nouveaux opioïdes qui sont plus puissants que le fentanyl.

La Dre Marie-Ève Morin

Et oui, insiste-t-elle, c’est sans le savoir que les victimes ont consommé de cet opioïde. « Les gens pensent acheter de l’héroïne – que, dans les faits, on ne voit presque plus – et c’est du fentanyl [ou ses dérivés]. C’est la raison pour laquelle, dans les festivals, on offre souvent l’analyse de substances. Contrairement à ce que des gens pensent, ça ne fait pas augmenter la consommation, ça la diminue, parce que quand les gens apprennent qu’ils s’apprêtent à prendre du fentanyl, ils s’en abstiennent généralement. »

Dans une déclaration commune cette semaine, la Dre Tam et la Dre Russell ont redit toute leur confiance dans les interventions de santé publique, notamment l’accès à la naloxone et les sites de consommation supervisée.

Elles ont aussi rappelé à quel point la stigmatisation peut accentuer le problème. « Les personnes qui se sentent jugées risquent de ne pas chercher de l’aide ou de recevoir des soins inadéquats lorsqu’elles en cherchent. […] Nous encourageons tous les professionnels de la santé à faire tomber les préjugés concernant la consommation de substances psychoactives […] en fournissant des soins compatissants, complets, adaptés à la culture et centrés sur la personne. »

Pour sa part, la Dre Marie-Ève Morin regrette que l’on mise autant sur la naloxone et pas assez sur le reste. Oui, ça sauve des vies, « j’en ai dans mon sac à main, dans ma voiture, dans mon bureau, partout ! – mais pour que ça fonctionne, il faut agir très rapidement. En 10 à 12 minutes ».

Et la naloxone, c’est le traitement de toute dernière chance. La Dre Morin plaide pour qu’on multiplie surtout la prévention primaire, en faisant notamment de la sensibilisation dans les écoles et pour qu’on donne accès aux traitements de dépendance aux opioïdes (notamment aux traitements à la méthadone). « Il y a encore des listes d’attente de personnes qui voudraient être traitées, mais qui ne le sont pas. Pourtant, pour ces gens, pour leur permettre de fonctionner, c’est aussi important que l’insuline pour les diabétiques. »

Avec la collaboration de Pierre-André Normandin, La Presse

La version originale du texte a été modifiée pour préciser que les données 2020 et 2021 sont incomplètes et qu’elles incluent les décès non intentionnels qui sont liés à toutes les drogues illicites et ne sont pas limitées aux opioïdes et aux stimulants. De plus, les données proviennent de l’Agence de la Santé publique du Canada et non pas Statistique Canada. Nos excuses.

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    Nombre de décès apparemment liés à une intoxication aux opioïdes entre janvier 2016 et septembre 2021 au Canada
    Source : Agence de la santé publique du Canada