Trois patients non vaccinés ou partiellement vaccinés dont les poumons ont été détruits par la COVID-19 ont reçu une double greffe pulmonaire au CHUM, a appris La Presse. Ces cas, les seuls au Québec, montrent l’ampleur des ravages possibles du coronavirus. Ils ont fait débat au sein de l’hôpital. Les non-vaccinés devraient-ils passer devant d’autres malades en attente de quelque chose d’aussi rare que des organes ?

Publié le 25 janvier
Gabrielle Duchaine
Gabrielle Duchaine La Presse
Vincent Larouche
Vincent Larouche La Presse

« C’est quand même quelque chose d’assez drastique [de refuser une greffe]. La peine de mort n’existe pas au Canada. Ils n’ont pas tué personne. Ils n’ont juste pas pris le vaccin. Ils ont quand même accès aux [soins] », martèle le DCharles Poirier, directeur médical du programme de transplantation pulmonaire du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM), qui suit les trois malades.

Les cas qui nous intéressent sont uniques au Québec. Ils sont compliqués. Et ils sont pleins de nuances.

D’abord, les faits : ces trois patients étaient tous en parfaite santé avant d’attraper la COVID-19. Ils ont contracté le virus il y a six à huit mois. Bien qu’admissibles à la vaccination, ils n’étaient pas adéquatement vaccinés. Pas parce qu’ils sont antivaccins, précise le DPoirier. Ils ont d’ailleurs reçu une pléthore d’injections en prévision de l’opération, dont celle contre le coronavirus. « Oui, ils auraient dû être vaccinés. Oui, ils savaient, mais ce ne sont pas des gens qui étaient contre les vaccins. C’est des patients qui disaient qu’ils n’avaient pas le temps : ‟Je vais le faire plus tard, ça ne m’arrivera pas…” », raconte le médecin.

Une fois infectés, ils ont développé une « pneumonie COVID-19 » qui a entraîné une fibrose, une cicatrisation des poumons causant un essoufflement et un besoin constant d’oxygène, irréversible dans leurs cas.

Il s’agit d’une complication rare, mais bien réelle, du coronavirus. S’ils ne recevaient pas de nouveaux organes, ils n’auraient jamais pu quitter l’hôpital. Ils avaient besoin de trop d’oxygène. Ils risquaient de mourir.

Comme c’est le cas pour chaque transplantation, les patients ont été évalués par une équipe multidisciplinaire, composée de médecins et de professionnels de la santé, selon les mêmes critères que tous les autres malades. On voulait s’assurer qu’ils étaient aptes physiquement et mentalement à passer à travers l’intervention. « Très malades », les trois ont été placés sur la liste d’attente « urgente » de dons d’organes – il en existe deux, selon l’état de santé : la « régulière », où l’attente est de quelques mois, et l’urgente, où les malades passent en priorité. Dans ces cas précis, ils ont été opérés dans un délai d’une à six semaines, selon la personne.

Une santé ravagée

Suzanne* est une de ces trois malades. Pour elle, tout a commencé l’été dernier par des symptômes classiques : fièvre, vomissements, diarrhée. Elle revenait de voyage.

Elle a passé un test de dépistage. Négatif.

À l’époque, même si elle était admissible au vaccin, Suzanne n’était pas vaccinée. Elle n’est ni complotiste ni antivaccin. Simplement, dans sa famille, on garde les médicaments comme tout dernier recours, dit-elle. « On était en bonne santé. On s’est dit : pourquoi le prendre ? », explique son mari, Stéphane*. C’est lui qui a répondu à la majorité de nos questions. Sa femme est encore trop essoufflée. Elle peine à dire une phrase sans tousser.

Rapidement, son état s’est détérioré. Au point où la famille a appelé l’ambulance. La femme de 49 ans, mère de cinq enfants, a d’abord passé deux mois à l’Hôpital général juif, dont cinq semaines intubée et dans le coma. Diagnostic : COVID-19. À la fin, il a fallu la brancher à un « poumon artificiel », une machine communément appelée ECMO, par laquelle le sang est alimenté en oxygène à l’extérieur du corps.

À sa famille, les médecins ont dit qu’il n’y avait plus rien à faire. « On a insisté », dit Stéphane. L’option de la greffe a finalement été envisagée. Une série de tests a démontré que tous les autres organes de Suzanne étaient en parfait état, une condition sine qua non. « Elle était encore jeune. Elle était en parfaite santé. On ne voulait pas sacrifier une personne de 49 ans », dit son conjoint. Elle a été transférée au CHUM et placée sur la liste d’attente. En moins d’une semaine, un donneur compatible a été trouvé. « Elle a été très chanceuse. »

Après de longs mois de récupération à l’hôpital, dont la femme ne garde que très peu de souvenirs, la voilà de retour à la maison. Elle ne pense pas à sa santé ravagée. Elle se concentre sur ses enfants.

Reste qu’elle regrette amèrement de ne pas s’être fait vacciner. « Elle a perdu beaucoup de poids. Tout est à l’envers. Je ne souhaite à personne cette situation-là. C’est vraiment difficile », dit son mari, qui s’est rendu chaque jour à son chevet.

Je veux que le message soit passé [aux non-vaccinés] qu’ils ne prennent pas ça à la légère. Ma femme était en très bonne santé. Elle mangeait bien, elle dormait bien. Ce qui est lui est arrivé, on ne sait même pas comment c’est arrivé. Mais on n’avait pas de vaccin, on a laissé traîner ça.

Stéphane, conjoint de Suzanne, 49 ans, qui a dû recevoir une greffe pulmonaire

Le DPoirier tient un discours semblable. « On ne pensait pas que la COVID pouvait donner des complications aussi importantes et que des gens nécessitent une transplantation pulmonaire. C’est une séquelle qui est irréversible. Ce patient-là qui n’a pas eu de vaccin se retrouve avec une [espérance de vie] moyenne d’environ cinq ans [après la greffe]. C’est quand même une conséquence pas banale. T’es en pleine forme. T’as la COVID-19. Tu rentres à l’hôpital et tu sors avec une greffe pulmonaire », illustre-t-il.

Des questionnements

Au-delà de leur caractère inédit, ces transplantations ont créé des remous entre les murs de l’hôpital universitaire, des soignants n’étant notamment pas à l’aise avec l’idée que des malades non vaccinés prennent la place d’autres patients en tête des listes d’attente pour obtenir de nouveaux poumons. Et le DPoirier s’attend à en voir d’autres.

Une source du milieu de la santé qui n’est pas autorisée à parler publiquement de ce dossier a confirmé à La Presse, sous le couvert de l’anonymat, que la situation a fait réagir « très fortement » certains médecins et infirmières du CHUM, qui hésitent à prendre position publiquement.

Des professionnels de la santé se demandent ainsi s’il n’aurait pas fallu faire passer d’abord les personnes vaccinées qui ont suivi les recommandations des médecins et attendent anxieusement un organe.

« Évidemment, ça suscite des questions. Mais on ne place pas une personne sur une liste de don d’organe sans raison. On évalue chaque cas. Il faut qu’on sente qu’il y a un changement. De la même façon qu’un gros fumeur qui a le cancer du poumon n’aurait pas de greffe s’il fume encore comme une cheminée », explique un médecin du CHUM qui a requis l’anonymat.

PHOTO TIRÉE DU SITE DU CHUM

Le DCharles Poirier, directeur médical du programme de transplantation pulmonaire du CHUM

« Il y a eu beaucoup de questionnements, c’est certain, convient le DPoirier. On revenait à la case départ de dire : ce n’est pas parce qu’ils ont fumé, ou parce qu’ils ont travaillé dans l’amiante ou qu’ils ont été dans les mines et qu’ils ont eu une conséquence pulmonaire qu’on va [leur refuser] la greffe. L’idée, c’est : il y a une maladie actuelle. Est-ce que ce sont des candidats pour la transplantation ? Si oui, on va vers la greffe. »

Les critères de sélection, répète-t-il, ne sont pas spécifiques aux gens atteints de la COVID-19. Ce sont les mêmes pour tout le monde. « Ce n’était pas une décision d’une personne, c’est une équipe incluant des gens des soins intensifs qui décide », explique le médecin, qui ajoute que les soignants se sont notamment basés sur ce qui se passait à l’étranger, où de nombreuses greffes sur des patients COVID-19 ont eu lieu depuis deux ans.

« Les gens qui étaient plus sceptiques au début l’étaient moins, dit le pneumologue. Ceux qui restent un peu perplexes, c’est les mêmes gens qui se demandent pourquoi on devrait traiter [les non-vaccinés], pourquoi ils devraient venir à l’urgence, pourquoi ils devraient être intubés. C’est un choix de société. On pourrait dire qu’on ne traite pas les gens qui ne font pas attention à leur alimentation et qui ont un problème de cholestérol ou une maladie cardiaque. [Dans] la société canadienne, tout le monde a accès à un soin de santé, peu importe la raison, même s’il y a des choses qu’on aurait [pu faire] pour éviter ça. L’empathie reste là. On n’est pas là pour juger. »

* Prénoms fictifs

Avec la collaboration d’Ariane Lacoursière, La Presse

Ailleurs au pays

En avril 2021, un sexagénaire de Mississauga, en Ontario, a eu les poumons ravagés par l’infection au cours de son séjour de deux mois aux soins intensifs de deux hôpitaux de la région de Toronto. Timothy Sauvé était en bonne santé et en bonne forme physique avant de contracter le virus. Son état s’est détérioré à un point où il a dû subir une double greffe.

En Colombie-Britannique, le nombre de doubles greffes de poumons a augmenté depuis le début de la pandémie, révélait en novembre dernier le directeur du Programme de transplantations pulmonaires de la province à Radio-Canada. D’avril à novembre, neuf greffes ont dû être effectuées en raison de lésions pulmonaires liées à la COVID-19. Huit des neuf patients avaient entre 30 et 50 ans, et ils étaient en bonne santé.