(Montréal) La Dre Fahimy Saoud a passé un récent quart de travail aux urgences de Lachine à attendre des patients qui, elle le savait très bien, ne viendraient jamais.

Virginie Ann La Presse Canadienne

La salle des urgences, où elle pratique depuis 12 ans, est normalement bien remplie de patients en attente de ses soins, mais ces gens sont désormais redirigés vers d’autres hôpitaux. Depuis le 7 novembre, le service est fermé entre 19 h 30 et 7 h 30.

Pour la Dre Saoud, cette décision l’a laissée avec un sentiment d’impuissance et aussi de grandes inquiétudes.

« Être assise à ne rien faire entre 19 h 30 et minuit, en sachant que les autres hôpitaux des environs débordent en recevant des patients supplémentaires… Nos équipes sont ici, mais on ne peut pas travailler ! », se désole-t-elle.

Pour justifier la fermeture de ses urgences, l’Hôpital de Lachine affirme que cela était devenu nécessaire en raison d’une pénurie de personnel critique incluant notamment des inhalothérapeutes.

En conséquence, toutes les ambulances, entre 19 h 30 et 7 h 30, sont redirigées vers le Centre universitaire de santé McGill ou l’Hôpital général de Montréal.

La Dre Saoud dit craindre que la fermeture de l’urgence ne mette les patients à risque puisque certains d’entre eux pourraient ne pas vouloir faire le trajet supplémentaire pour obtenir des soins dans un autre centre de santé.

Elle affirme avoir déjà observé une baisse du nombre de consultations au cours des derniers jours.

« Est-ce que toutes les options ont été prises en compte ? », demande-t-elle. « C’est comme si l’on voulait traiter une maladie, mais avec des moyens qui pourraient plutôt tuer le patient », compare l’omnipraticienne.

Son collègue, le Dr Paul Saba, président du comité des médecins de l’Hôpital de Lachine, explique que la pénurie d’inhalothérapeutes serait causée par une iniquité salariale avec les autres hôpitaux montréalais.

« Quatre spécialistes sont partis dans la dernière année et ils ont dit que la raison de leur départ était principalement l’écart salarial entre s’occuper des patients à Lachine ou s’occuper des mêmes patients au centre-ville », révèle le Dr Saba.

En fait, c’est une prime offerte par le gouvernement du Québec aux travailleurs de la santé dans les unités de soins intensifs qui ferait en sorte d’attirer le personnel dans les grands hôpitaux. Ces primes ne seraient pas offertes au personnel de Lachine, selon le Dr Saba.

Dans une déclaration écrite, le ministère de la Santé a soutenu que les travailleurs de l’Hôpital de Lachine sont admissibles aux mêmes primes que tous les autres professionnels du réseau.

Le porte-parole du ministère, Robert Maranda, assure que le gouvernement cherche une solution pour rouvrir la salle d’urgence la nuit.

Mais de l’avis du Dr Saba, la décision actuelle démontrerait plutôt « une gestion des soins facile et paresseuse ». « En plus de ça, c’est dangereux parce qu’on prive les gens de services dont ils ont besoin », ajoute-t-il.

« Ce n’est pas un casse-croûte. On ne peut pas fermer une urgence 12 heures par jour », s’insurge-t-il.

15 000 $ de leur poche

Le Dr Saba a annoncé vendredi que les médecins sont prêts à se cotiser pour verser une prime annuelle de 15 000 $ par année, pendant deux ans, aux trois premiers inhalothérapeutes qui manifestent leur désir de travailler à Lachine.

Le ministère de la Santé a réagi en disant ne pas pouvoir appuyer une telle démarche puisqu’elle n’est pas « encadrée par une convention collective ou un décret ministériel ».

« On ne peut pas cautionner cette pratique qui crée une inégalité entre les établissements », a répondu M. Maranda.

Pour le Dr François Plante, qui pratique à Lachine depuis plus de 40 ans, le fait d’offrir des primes payées de sa poche n’a rien de normal, mais pour lui, vaut mieux payer que de fermer la porte aux patients.

« Qu’est-ce qu’on peut faire ? Se taire et rester fermer et laisser la population sans accès aux soins de santé dans notre hôpital ? », demande-t-il. Le Dr Plante se dit plutôt prêt à contribuer jusqu’à 3000 $ si cela peut permettre de rouvrir l’urgence.

La Dre Saoud estime que cette initiative est à la fois nécessaire et héroïque.