D’ici cinq ans, le baccalauréat « doit devenir la seule et unique norme d’entrée à la profession infirmière, comme elle l’est ailleurs au Canada et dans le monde, de même que dans les autres professions de la santé ».

Louise Leduc
Louise Leduc La Presse

Telle est l’une des 31 recommandations des commissaires Francine Ducharme et Robert Salois dans un rapport obtenu par La Presse au terme d’états généraux sur la profession.

« Les arguments évoqués en faveur du maintien du DEC comme norme d’entrée à la profession ne passent pas le test de la réalité », est-il écrit.

Sur les 106 mémoires et avis reçus, précisent les auteurs, environ la moitié sont de cette opinion. Le DEC-bac continuerait d’exister, mais là encore, l’université serait incontournable.

Des mesures transitoires doivent être prévues pour les élèves inscrits au DEC en soins infirmiers ainsi que pour les infirmières et les infirmiers qui exercent actuellement la profession sans baccalauréat.

Les élèves du collégial auraient un droit d’exercice restreint pour une durée déterminée, jusqu’à l’obtention du baccalauréat.

Le rapport des commissaires indique que le nombre de bacheliers est déjà en hausse. Au 31 mars 2021, 49,9 % des membres de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec avaient obtenu un baccalauréat ou un diplôme universitaire de cycle supérieur, soit l’équivalent d’une professionnelle sur deux. Il s’agit d’une augmentation de près de 10 % en cinq ans.

Cela ne veut pas dire que le baccalauréat soit sans faille. Les formations initiales en soins infirmiers, « tant au niveau collégial qu’universitaire, n’ont pas nécessairement évolué comme elles auraient dû pour répondre aux exigences imposées par un champ d’exercice élargi », lit-on.

Au surplus, le soutien clinique, particulièrement à l’entrée des infirmières dans la profession, a été jugé nettement déficient.

Un nombre d’infirmières suffisant, mais…

Le nombre d’infirmières et d’infirmiers réellement en exercice est en progression, est-il mentionné dans le rapport, obtenu par La Presse. On en est à 74 467 en 2020-2021, contre 69 776 en 2015-2016.

Objectivement, il y a lieu de croire que nous ne manquons pas d’infirmières et d’infirmiers, mais plutôt de soins infirmiers. Si les infirmières faisaient réellement ce qu’elles sont autorisées à faire, le problème de pénurie pourrait vraisemblablement se résorber.

Extrait du rapport au terme d'états généraux sur la profession infirmière

Ce que Robert Salois retient des témoignages entendus, « c’est que c’est l’ensemble de la gestion des soins » qui est à revoir dans les établissements francophones.

« Le mode de fonctionnement en vigueur dans les établissements de santé anglophones, exempt de temps supplémentaire obligatoire et caractérisé par un recours exceptionnel aux agences privées de placement, démontre la possibilité de faire les choses autrement, entre autres du côté de la gestion des horaires de travail », est-il mentionné dans le rapport.

Vérification faite, à l’Hôpital général juif, par exemple, les heures supplémentaires obligatoires sont exceptionnelles, et il n’y a pas de recours aux agences privées.

Les commissaires ont entendu que « le recours fréquent aux agences privées de placement induit par ailleurs un sentiment d’injustice et d’iniquité de traitement entre celles et ceux provenant des agences non assujetties au temps supplémentaire obligatoire et les autres infirmières ».

En entrevue, Mme Ducharme relève que, « dans le milieu anglophone, les infirmières peuvent davantage décider de leurs horaires. [Chez les francophones], les infirmières manquent de pouvoir, elles pourraient être beaucoup plus impliquées dans la gestion ».

Pour éviter les heures supplémentaires obligatoires, les infirmières partent travailler dans des agences privées.

Ou elles optent pour des postes à temps partiel, qu’elles complètent par des heures supplémentaires, soumet-on. C’est là l’un des effets « pernicieux » du système, admet Francine Ducharme.

Il est par ailleurs recommandé d’établir un nombre d’heures maximal de travail par jour et par semaine pour assurer une bonne qualité de soins.

Élargir la pratique

L’idée de s’en remettre à une infirmière praticienne spécialisée ou à une « infirmière de famille » pour recevoir des soins fait plus que jamais son chemin dans la population, peut-on aussi lire dans le rapport.

« L’époque où l’obtention d’un diagnostic ou d’un traitement pour des problèmes courants de santé passait exclusivement par l’expertise médicale est révolue. »

Cela est d’autant plus vrai, selon les commissaires Ducharme et Salois, dans un contexte « où près de 700 000 individus attendent un accès à un médecin de famille ».

Le champ d’exercice des infirmières a été étendu il y a plus de 20 ans. Or, sur le terrain, tout juste la moitié des activités autorisées sont effectivement réalisées, dénonce Mme Ducharme, pour qui c’est là un « gaspillage de ressources humaines ».

Les infirmières en sont réduites à faire des tâches pour lesquelles elles sont surqualifiées. Manque-t-il d’infirmières auxiliaires ? Les commissaires ne se sont pas penchés sur la question.

« Crainte de représailles »

Les infirmières, a affirmé la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) dans son mémoire, disent de plus en plus craindre de prendre la parole pour dénoncer des enjeux liés à la pratique professionnelle, à la qualité et à la sécurité des soins. « Dès leurs premiers contacts avec le réseau de la santé, les étudiantes en soins infirmiers constatent cette culture organisationnelle et vivent dans la crainte de représailles », a relevé la FIQ.

« Faut-il y voir les conséquences de la culture de l’omerta qui sévit dans le secteur de la santé comme l’ont déploré les représentants des médias […] ? », demandent les commissaires.

41,1 ans

Âge moyen des infirmières et infirmiers au Québec

80 491

Nombre d’infirmières et infirmiers inscrits au Tableau de l’Ordre

Source : Rapport des commissaires sur les états généraux de la profession infirmière 2021