Deux hôpitaux de la région de Montréal doivent détourner les ambulances de leurs urgences en raison du manque de personnel et de l’achalandage trop élevé. « C’est du jamais vu », selon l’Association des médecins d’urgence du Québec.

Émilie Bilodeau
Émilie Bilodeau La Presse
Ariane Lacoursière
Ariane Lacoursière La Presse

L’hôpital de Saint-Eustache, dans la couronne nord de Montréal, et celui du Suroît, en Montérégie, doivent tous les deux diriger les ambulances vers d’autres centres hospitaliers de leur région. L’Hôpital du Suroît a également dû fermer ses urgences aux cas jugés non prioritaires pendant une bonne partie de la journée, jeudi. Celles-ci ont rouvert à 16 h.

« Malgré toutes les mesures mises en place récemment, le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de la Montérégie-Ouest a dû fermer temporairement les services ambulatoires de l’urgence », peut-on lire dans un communiqué de presse publié jeudi matin.

Selon le Syndicat des professionnels en soin de la Montérégie-Ouest (SPSMO), 10 infirmières ont travaillé 16 heures d’affilée pour combler des quarts de travail de jour et de soir, mercredi. Une fois le quart de travail de nuit arrivé, le manque de main-d’œuvre était encore plus criant. Seules 3 infirmières sur 14 étaient en poste.

« J’ai des infirmières qui pleuraient parce que ça faisait plusieurs soirs qu’elles devaient dire bonne nuit à leurs enfants par FaceTime […] D’autres pleuraient parce qu’elles n’arrivaient pas à croire qu’on pourrait leur demander de travailler plus de 16 heures », raconte Mélanie Gignac, présidente du SPSMO.

« Le manque de personnel, c’est le jour, le soir et la nuit, sept jours sur sept », ajoute-t-elle.

Mme Gignac affirme que bien des infirmières sont épuisées de travailler en heures supplémentaires plusieurs fois par semaine. Certaines doivent s’absenter pour reprendre leurs forces. « Le temps supplémentaire obligatoire est devenu une mesure facilitante pour l’employeur. Mais c’est un couteau à double tranchant. On est en train d’épuiser le personnel. Je me retrouve avec du personnel de soins malade psychologiquement et physiquement, par fatigue », dit-elle.

Dominique Pilon, directeur des activités hospitalières de l’Hôpital du Suroît, a évoqué des « circonstances difficiles », dans le communiqué de presse du CISSS.

La sécurité des patients étant la priorité, cette fermeture temporaire était l’ultime solution et tous se sont mobilisés pour rouvrir dans les meilleurs délais.

Dominique Pilon, directeur des activités hospitalières de l’Hôpital du Suroît, dans un communiqué

Le CISSS suggère aux patients qui doivent se rendre aux urgences du Suroît de consulter leur médecin de famille, de visiter le Portail santé ou le site Rendez-vous santé Québec, ou de demander conseil auprès d’un pharmacien. Le CISSS n’a pas répondu à notre demande d’entrevue.

« Équipes réduites » à Saint-Eustache

Le CISSS des Laurentides a également confirmé que les urgences de l’hôpital de Saint-Eustache travaillent avec des « équipes réduites » depuis vendredi. Pour venir en aide au personnel, les ambulances sont redirigées vers Saint-Jérôme, Argenteuil et parfois Laval depuis le week-end.

« Nous avons effectivement 12 infirmières qui ont malheureusement quitté [leur poste] ces deux dernières semaines, pour diverses raisons : retrait préventif (grossesse), assurance maladie, accident de travail et démission », a confirmé Dominique Gauthier, agente d’information du CISSS.

La pression s’est aussi fait fortement ressentir à l’hôpital de Saint-Jérôme où certaines journées cette semaine, 50 % des patients dans la salle d’attente repartaient sans avoir vu de médecin, selon des informations obtenues par La Presse.

Julie Daignault, présidente du Syndicat des professionnels en soins des Laurentides, affirme que des infirmières obtiennent des billets médicaux, car elles sont épuisées de travailler en sous-effectif et de faire des heures supplémentaires. « Ils détournent les ambulances vers Saint-Jérôme, mais la situation n’est pas plus rose à cet endroit, souligne Mme Daignault. Là aussi, il manque de personnel à l’urgence. Là aussi, il y a une surcharge de travail. »

« Situation de crise »

À l’Association des médecins d’urgence du Québec, la présidente, Judy Morris, parle d’une « situation de crise ». « Ça arrive périodiquement qu’on détourne des ambulances. Mais ce qui est inquiétant aujourd’hui, c’est qu’on ferme une urgence », dit-elle.

« On a l’impression qu’on a de plus en plus de fermetures, de plus en plus souvent, de plus en plus longtemps. Fermer la porte à des patients, c’est du jamais vu », lance la Dre Morris, qui craint que d’autres urgences soient forcées de fermer temporairement à cause du manque d’infirmières.

Président de l’Association des spécialistes en médecine d’urgence du Québec, le DGilbert Boucher explique qu’il arrive que des hôpitaux détournent les ambulances pour de courtes périodes, généralement de deux à quatre heures. « C’est souvent parce qu’il manque de place en salle de réanimation ou dans la salle de moniteurs cardiaques », dit-il.

Le DBoucher précise toutefois que la situation à l’hôpital du Suroît est particulièrement préoccupante. « Ce qui fait peur, c’est que c’est la première urgence du Grand Montréal qui ferme sa salle ambulatoire. Ça traduit notre réalité : on manque de monde. On manque d’infirmières », dit le DBoucher.

Le fait que l’Hôpital du Suroît détourne temporairement ses ambulances aura aussi des conséquences sur l’hôpital Anna-Laberge à Châteauguay et sur l’hôpital du Lakeshore, qui devront prêter main-forte. Hier après-midi, ces deux établissements présentaient déjà des taux d’occupation élevés aux urgences. Même son de cloche du côté de l’hôpital de Saint-Jérôme, qui accueille les ambulances de l’hôpital de Saint-Eustache.

Taux d’occupation dans les salles d’urgence jeudi après-midi

  • Hôpital du Suroît : 181 %
  • Hôpital Anna-Laberge : 150 %
  • Hôpital du Lakeshore : 174 %
  • Hôpital de Saint-Eustache : 128 %
  • Hôpital de Saint-Jérôme : 130 %