(Montréal) La pénurie d’infirmières dans le réseau de la santé est au nombre des inquiétudes liées à la nouvelle vague de COVID-19. « Ça m’empêche de dormir », a déclaré mardi le premier ministre François Legault. Forme-t-on assez d’infirmières ? S’il est vrai que les inscriptions en sciences infirmières sont en baisse dans les cégeps depuis quelques années, ce sont plutôt les conditions de travail et la formation qu’il faut revoir, disent certains.

Marie-Eve Morasse
Marie-Eve Morasse La Presse

D’abord, les chiffres : il manque à court terme 4000 infirmières dans le réseau de la santé. D’ici cinq ans, ce nombre grimpera à 28 000, indique-t-on au cabinet du ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé.

À la Fédération des cégeps, on précise que l’an dernier, il y avait un peu moins de 10 000 élèves inscrits dans un cégep public en soins infirmiers, une baisse d’environ un millier par rapport à il y a cinq ans.

« Est-ce qu’elles vont obtenir leur diplôme ? Il y a loin de la coupe aux lèvres pour les infirmières dont le Ministère a besoin, ça fait des années qu’on le dit », rappelle Judith Laurier, porte-parole de la Fédération des cégeps.

« Il n’y a jamais eu autant d’infirmières »

Le premier ministre François Legault a dit étudier toutes les solutions possibles pour endiguer la pénurie, dont le retour au travail d’infirmières retraitées. « On a réussi à former 10 000 préposés aux bénéficiaires en trois mois, c’est plus compliqué et plus long pour une infirmière », a-t-il observé mardi.

Or, « il n’y a jamais eu autant d’infirmières au Québec », dit Luc Mathieu, président de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ). Elles sont 80 500 inscrites au tableau de l’Ordre, mais encore faut-il les retenir, ajoute-t-il.

Caroline Larue, professeure titulaire et directrice du Centre d’innovation en formation infirmière de l’Université de Montréal, estime elle aussi que le nombre de personnes inscrites dans les programmes menant à la profession n’est pas en cause.

On en forme, des infirmières. Le problème est plus dans le fait que les infirmières n’éprouvent pas de plaisir au travail. Elles vont ailleurs : soit elles vont dans les agences, soit elles font du demi-temps, ou elles se réorientent après quelques années.

Caroline Larue, professeure titulaire et directrice du Centre d’innovation en formation infirmière de l’Université de Montréal

Qui plus est, dit-elle, les infirmières sont sous-utilisées par rapport à leurs compétences.

« C’est une source de démotivation quand tu ne peux pas faire d’examen physique, si tu ne peux pas ausculter des poumons parce que dans ton milieu, ça ne paraît pas bien. Les infirmières sont tirées vers le bas plutôt que vers le haut », estime la directrice du Centre d’innovation en formation infirmière.

Formation collégiale ou universitaire ?

Il y a plus d’un chemin pour accéder à la profession d’infirmière : le diplôme d’études collégiales technique et le programme universitaire. « On est la seule profession comme ça », affirme le président de l’OIIQ, Luc Mathieu.

Quelles différences y a-t-il entre les deux voies ? « Il y a plusieurs connaissances et compétences qui sont demandées dans le milieu clinique et qui ne sont pas développées dans le domaine collégial. Prenons les soins intensifs et les soins critiques : les connaissances dans ce domaine ne sont pas vues au collège, elles sont vues à l’université », poursuit M. Mathieu.

Et même lorsqu’elle sort de l’université, une infirmière n’est pas immédiatement habilitée à « prendre en charge ou gérer des situations de soins intensifs », note la directrice du Centre d’innovation en formation infirmière, Caroline Larue. « Dans les milieux, il y a toutes sortes de formations organisées pour les soins intensifs ou le bloc opératoire », poursuit-elle.

Selon le Bureau de coopération interuniversitaire, il y avait à l’automne dernier 7905 personnes inscrites dans les programmes de baccalauréat en sciences infirmières au Québec.

L’OIIQ insiste sur le fait que celles qui entament un baccalauréat obtiennent leur diplôme plus rapidement que celles qui font un parcours collégial.

Après trois ans d’études, il y en a seulement 32 % qui obtiennent leur diplôme au cégep, alors qu’à l’université c’est 58 %.

Luc Mathieu, président de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec

En entrevue en août, Bernard Tremblay, président de la Fédération des cégeps, a dit trouver « scandaleux » que l’OIIQ « dénigre » le programme collégial.

Il n’est pas question de dire que les infirmières formées au cégep ne font pas bien leur travail, nuance Caroline Larue.

« Les cégeps font un très bon travail dans le temps qui leur est imparti, mais je pense qu’il faut aller plus loin sur le plan scientifique pour que les infirmières fondent leurs pratiques sur des données probantes. Il faut aller une coche au-dessus », dit Mme Larue.

L’ensemble des professionnels du réseau de la santé ont des formations « de plus en plus exhaustives », dit-elle, et il apparaît « inévitable » de rehausser aussi la formation des infirmières, comme cela se fait à beaucoup d’autres endroits dans le monde, notamment dans d’autres provinces canadiennes et dans plusieurs pays européens. « Le Québec devient assez isolé », note Caroline Larue.

Avec Louise Leduc, La Presse

23 millions

Somme prévue sur cinq ans au budget provincial 2021-2022 pour former plus d’infirmières

Source : gouvernement du Québec

46 sur 48

Nombre de cégeps publics qui offrent le diplôme d’études collégiales en soins infirmiers. En 2020-2021, 9967 élèves étaient inscrites.

Source : Fédération des cégeps