En pleine pandémie, l’anesthésiologiste Ariane Clairoux de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont et son équipe ont modifié leur façon d’anesthésier des patientes devant subir une mastectomie. En optant pour une anesthésie locale plutôt que générale, elles ont permis à l’établissement d’éliminer ses listes d’attente pour ce type d’interventions.

Ariane Lacoursière
Ariane Lacoursière La Presse

Surtout, elles ont évité d’importants désagréments aux patientes, comme les nausées et les vomissements, souvent associés à l’anesthésie générale. Cette nouvelle approche est si intéressante qu’elle est en train d’être reproduite partout dans la province.

« Ça fait 25 ans que je fais des opérations liées au cancer du sein. Et je dirais que c’est dans les deux ou trois nouveautés les plus hot qui ont fait une différence pour les patientes », affirme le gestionnaire médical du programme de cancérologie du CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal, le chirurgien Pierre Dubé.

« La technique peut très bien être reproduite ailleurs. Et on y croit beaucoup », affirme le président de l’Association des anesthésiologistes du Québec, le DBryan Houde.

C’est en prenant l’ascenseur avec un collègue chirurgien un matin, au début de la pandémie, que la Dre Ariane Clairoux a eu l’idée d’anesthésier des patientes devant subir une mastectomie en utilisant des blocs paravertébraux. Cette technique permet de geler localement le sein, le thorax et parfois l’aisselle des patientes, plutôt que de les endormir totalement.

Durant son fellowship, la Dre Clairoux avait appris à maîtriser cette technique. Elle l’utilisait déjà, mais essentiellement sur des patientes « un peu plus précaires », pour qui l’anesthésie générale était plus risquée. « Il n’y a pas de contrindication à l’anesthésie générale. Mais il y a certaines complications qui viennent quand on a certaines maladies », note la spécialiste. Chez des patientes ayant par exemple des problèmes pulmonaires sévères, un séjour aux soins intensifs suivra souvent l’anesthésie générale et il est donc opportun de l’éviter.

Technique délicate

Ce matin-là dans l’ascenseur, la Dre Clairoux remarque que sept cas de mastectomie sont à l’agenda pour la journée. Mais avec toutes les mesures liées au contrôle de la COVID-19, elle réalise rapidement qu’opérer toutes ces patientes sera impossible.

Pour contrôler les aérosols générés par l’intubation des patients sous anesthésie générale, les protocoles avaient été modifiés durant la pandémie. Les patients endormis étaient notamment extubés en salle d’opération plutôt qu’en salle de réveil. Le tout étirait d’au moins 30 à 50 minutes chaque intervention. « On faisait deux ou trois patients au lieu de six », illustre le DDubé.

Pour éviter d’avoir à annuler des mastectomies faute de temps, la Dre Clairoux décide d’offrir aux patientes une anesthésie locale, ce qui diminuera le temps passé en salle d’opération.

En fonction de la masse à retirer, chaque patiente doit subir de trois à cinq injections. Guidé par une échographie, l’anesthésiste doit réaliser par exemple une injection sur la plèvre (l’enveloppe du poumon), en passant par le dos. L’un des principaux risques de cette technique est d’aller trop loin et de perforer le poumon (pneumothorax). La marge de manœuvre est mince. Mais jusqu’à maintenant, l’hôpital Maisonneuve-Rosemont ne compte aucun évènement du genre.

Le DHoude explique que la technique des blocs paravertébraux était une « vieille technique » qui a été « renouvelée » grâce à l’échographie. « Avant, on faisait ça un peu à l’aveugle. Mais avec l’échographie, la technique est beaucoup plus sûre pour les patients et accessible pour les anesthésiologistes. C’est appelé à se répandre, ces blocs-là », dit-il.

Engouement

La Dre Clairoux a commencé à proposer cette anesthésie locale aux patientes de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont (HMR). Et dès le premier jour, toutes ont accepté ou presque. « Souvent les patientes ne veulent pas être endormies », dit la spécialiste.

En changeant la technique d’anesthésie, les chirurgiens ont pu éviter d’avoir à annuler des interventions, faute de temps. En juin 2020, la liste d’attente pour une ablation du sein est passée à zéro à HMR. « Oui, le dépistage avait ralenti avec la pandémie. Mais quand même… », note la Dre Clairoux.

Celle-ci a documenté l’exercice et les données sont en train d’être révisées pour une publication prochaine dans une revue scientifique. Jusqu’à maintenant, les données montrent que le délai entre la fin de l’opération et le retour à la maison est réduit de plus d’une heure. Les nausées et vomissements postopératoires sont aussi passés de 11 % à 3 %.

Ça a l’air niaiseux, les nausées et vomissements. Mais c’est vraiment un effet secondaire majeur d’une anesthésie générale. […] Ça peut engendrer des hospitalisations par la suite.

La Dre Ariane Clairoux, anesthésiologiste à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont

« Ç’a été très positif. Surtout pour les patientes », confirme le DDubé. Ce dernier note que les patientes sont rassurées de pouvoir discuter avec le chirurgien durant l’intervention. Et après l’opération, elles se sentent plus à l’aise plus rapidement.

Autre retombée de la technique : les inhalothérapeutes, les infirmières et les préposés aux bénéficiaires se sont sentis mieux protégés durant la pandémie, car l’anesthésie locale permettait de réduire considérablement la quantité d’aérosols expulsés par les patientes.

Seulement 2 des 25 anesthésiologistes de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont étaient au départ aptes à faire une telle intervention. Tout le service est maintenant formé pour le faire et les équipes de l’hôpital Santa Cabrini aussi.

Les patientes sont vraiment satisfaites. Maintenant, c’est comme de routine : les mastectomies, c’est offert à tout le monde à Maisonneuve-Rosemont avec cette technique.

La Dre Ariane Clairoux, anesthésiologiste à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont

À l’automne 2020, la Dre Clairoux a donné une conférence à 300 anesthésiologistes de la province et a fait part de son approche. De plus en plus de collègues sont en train d’appliquer cette technique.

Avec les cas de COVID-19 qui diminuent, les hôpitaux s’attellent à rattraper les retards chirurgicaux. « Nous, on la voit venir comme anesthésistes, cette vague-là, et on l’anticipe un peu. Avec des techniques comme ça, avec un peu plus de ressources, on est capables de diminuer les durées de séjour, de faire des chirurgies d’un jour qu’on ne faisait pas en chirurgie d’un jour avant et de renvoyer plus rapidement des patients à la maison », dit la Dre Clairoux.

« La technique a un avantage évident, croit le DHoude. Les patientes se sentent mieux. Et elles sont capables de partir une heure avant […] Dans le contexte actuel, tous ces petits gains de temps là, surtout s’il y a des bénéfices pour les patients, c’est bien. »