Une agence de placement qui s’est taillé une place importante dans le réseau de la santé avec des méthodes controversées connaît d’importants problèmes financiers et a cumulé des dizaines de milliers de dollars de dettes auprès de ses recruteurs.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

AEE Placement, qui se vante d’avoir placé 1000 employés dans des dizaines d’établissements publics en échange de millions de dollars depuis le début de la pandémie, a été désertée par plusieurs de ses recruteurs en décembre et en janvier derniers, une situation que reconnaissent ses dirigeants.

Ils étaient frustrés par des délais de paiement importants et par un climat de travail malsain, ont confié six employés et ex-employés à La Presse.

Mehdi Hammou, fondateur de l’agence, est au centre de leurs critiques. En entrevue, il assure avoir fait de son mieux pour gérer une entreprise en croissance rapide en pleine pandémie.

Sur Facebook, sa vitrine de prédilection, le jeune homme d’affaires affiche ouvertement ses conseils par rapport à la pandémie (« Restez calme et faites de l’argent ») et se filme au volant d’une voiture de luxe ou entouré d’affiches inspirées du film The Wolf of Wall Street. Il tente de recruter des travailleurs bien connectés dans le domaine de la santé, qui peuvent eux-mêmes embaucher puis gérer les horaires d’employés loués au réseau de la santé, en échange d’un pourcentage du tarif facturé au réseau de la santé. Chaque recruteur exploite son propre réseau de travailleurs.

PHOTO SH CREATIVE STUDIO, TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK D’AEE PLACEMENT

Mehdi Hammou, fondateur de l’agence AEE Placement

Mais en coulisse, l’image est moins reluisante. La Presse a obtenu des captures d’écran des groupes de discussion à partir desquels il gère les recruteurs de son entreprise.

« Les préposés aux bénéficiaires à qui j’ai parlé… j’ai l’impression que mon chat est plus intelligent », a-t-il notamment écrit dans le groupe WhatsApp baptisé AEE MANAGERS, avant d’affirmer qu’ils peinent souvent à fournir leurs propres noms pour les dossiers de l’entreprise.

Quand une employée dénonce la teneur de ces propos, la réponse de M. Hammou ne se fait pas attendre : « Si tu n’es pas contente tu peux partir liveeeee de l’entreprise, pas besoin de ça ici… et tout ceux qui sont pas content peuvent te suivre ! »

M. Hammou conteste l’authenticité de ces messages et assure n’avoir « jamais rabaissé aucun des employés en huit ans » d’existence de l’entreprise. La Presse a pu confirmer l’authenticité de ces messages hors de tout doute.

« Non-conformité récurrente »

Ces discussions ont eu lieu en novembre dernier.

À la même époque, les finances d’AEE étaient en situation extrêmement délicate. Le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal avait gelé ses paiements en raison d’une « situation de non-conformité récurrente » dans la facturation de l’entreprise, selon un extrait de courriel que La Presse a obtenu et dont AEE a confirmé l’authenticité.

« La personne qui faisait ça, clairement, a des problèmes de mathématiques. Il y a quelqu’un chez vous qui ne maîtrise pas Excel », a même asséné un employé du CIUSSS à son interlocuteur chez AEE, selon l’enregistrement audio d’un appel téléphonique.

L’enregistrement a circulé au sein de l’entreprise.

En entrevue avec La Presse, Mehdi Hammou et son vice-président Yazid Dosso ont reconnu avoir eu des problèmes financiers.

« J’en suis très conscient et je reconnais la situation. C’est un effet de notre croissance qui a été quand même rapide. Nous avons dû recruter beaucoup de monde très rapidement. Aujourd’hui, on est en train de remédier à la situation », a indiqué M. Hammou en entrevue téléphonique, se disant aussi « très choqué de cette situation ». « On est vraiment conscients de nos erreurs et on est en train de travailler là-dessus pour pouvoir payer tout le monde très rapidement. » Il a indiqué être en discussion avec des institutions bancaires.

Yazid Dosso, vice-président de l’entreprise, a souligné que « près de 300 000 $ » avaient été versés en commission à ses recruteurs jusqu’à maintenant.

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Yazid Dosso et Mehdi Hammou

Selon nos informations, l’entente par défaut entre AEE et ses recruteurs stipule que le recruteur touche 30 % du bénéfice de l’entreprise sur chaque heure travaillée par le personnel. Par exemple, une infirmière louée à un tarif horaire de 60 $ à un CIUSSS et payée à un salaire horaire de 50 $ rapporterait ainsi 10 $ à AEE pour chaque heure travaillée, dont 3 $ versés en commission à son recruteur.

« Présentement, chez certaines personnes, on leur doit quelques milliers, à savoir une dizaine, une vingtaine [de milliers de dollars] pour chaque consultant », a indiqué M. Dosso. « On leur a dit qu’ils étaient rémunérés dès que nous nous étions rémunérés », a complété Mehdi Hammou, qui dit vouloir payer ses ex-employés « très rapidement ».

Le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal a indiqué qu’il ne retenait plus de paiements dus à AEE Placement. L’organisation a un contrat de gré à gré avec l’agence : elle lui a notamment confié, l’automne dernier, la responsabilité de fournir le gros du personnel pour une clinique de dépistage. Les travailleurs placés par AEE font aussi de la vaccination.

« Cette agence est utilisée lorsque les ressources de nos agences régulières et qui ont obtenu des contrats avec nous suite à un appel d’offres régional sont épuisées », a indiqué Jocelyne Boudreault, attachée de presse du CIUSSS.

Gestion non orthodoxe

La Presse a recueilli les témoignages de six recruteurs ou ex-recruteurs d’AEE Placement, tous mécontents de la façon dont l’entreprise a été gérée. Ils assurent toutefois que les travailleurs de la santé placés chez le réseau étaient compétents et que l’agence a contribué à l’effort du Québec pour combattre la COVID-19.

Ces recruteurs ou ex-recruteurs n’ont pas voulu être nommés par La Presse. Dans plusieurs cas, AEE leur doit encore des sommes importantes. Dans d’autres cas, ils ont dit craindre la réaction de M. Hammou, qui admet lui-même avoir « le sang chaud » quand il est question de son entreprise.

Ils peignent le portrait d’une entreprise gérée de façon non orthodoxe — avec des recruteurs surnommés « hustlers ou « rainmakers » par M. Hammou, une sortie en hélicoptère pour récompenser ses meilleurs employés et des montants de rémunération annoncés publiquement.

Trois d’entre eux ont aussi décrit un patron qui se préoccupe peu des règles sanitaires, qui laisse à ses recruteurs la responsabilité de s’assurer que les travailleurs ne se déplacent pas de CHSLD en CHSLD et qui connaît très peu le système de santé. Jusqu’au début de la pandémie, AEE Placement n’était pas du tout impliqué dans ce secteur et se consacrait plutôt au placement d’ingénieurs.

Les dirigeants d’AEE rejettent cette version des faits.

« On a envoyé des messages aux employés, pour dire par exemple que lorsqu’ils arrivent [au travail], ils doivent être habillés en civil et ensuite mettre leur uniforme, a illustré Yazid Dosso. Si les employés ne respectent pas les règles, ce sont nos clients qui vont nous le dire, nous on va avertir nos recruteurs et nos employés. »

« À ma connaissance, nous avons toujours respecté nos employés, ça, c’est sûr à 100 % », a affirmé Mehdi Hammou.