À 95 ans et des poussières, Camille Messara n’en peut plus. Au cours des dix derniers mois, le vieil homme a déménagé cinq fois. Malgré la COVID-19, malgré la zone rouge, un système de santé « inhumain » l’a déraciné à cinq reprises de l’endroit où il vivait, dénonce son neveu, Pierre Gauthier.

Katia Gagnon Katia Gagnon
La Presse

« Dimanche, quand je suis allé le visiter, il pleurait, il n’arrêtait pas de pleurer, raconte M. Gauthier. Mon oncle est révolté. Il se demande pourquoi on lui a fait subir cela. Il attend la mort. »

L’histoire vécue par M. Messara commence il y a un an. Il vit alors dans une résidence pour aînés. Sa perte d’autonomie physique s’aggrave à la suite d’un accident vasculaire cérébral. Puis, on lui diagnostique une tumeur au rectum.

Il doit quitter sa résidence pour l’hôpital, où il demeure plusieurs semaines.

En novembre, le médecin décrète qu’il doit être hébergé dans un endroit pour personnes non autonomes. Il aboutit donc dans une résidence intermédiaire. Camille Messara a perdu beaucoup d’autonomie sur le plan physique, mais il n’a rien perdu de ses facultés cognitives. Il est toujours vif et plein d’esprit, a pu constater La Presse en discutant avec lui.

Celui qui a fait plusieurs métiers – avocat, travail dans l’hôtellerie, puis chef d’entreprise – se retrouve, dans cette résidence intermédiaire, à côtoyer une clientèle qui souffre de démence au stade avancé. « Après deux jours, il s’est isolé et m’a demandé de le sortir de là », dit son neveu.

Sa famille finit par lui dénicher une place dans une petite résidence privée, aménagée en milieu de vie. Il y déménage à la mi-février. « Mais soudain, la pandémie vient tout chambarder. C’est le confinement complet. Plus de visite. »

« Pris par surprise »

Or, cet isolement affecte grandement Camille Messara. Le vieil homme dépérit et perd le goût de vivre, à tel point qu’il prend la décision d’arrêter toute médication pour son cancer. Son espérance de vie étant réduite, on l’oriente vers une maison de soins palliatifs. À la fin de juin, nouveau déménagement vers ce qui aurait dû être sa dernière demeure.

« En maison de soins palliatifs, il était bien. Il avait des petits privilèges, il pouvait recevoir des visites puisqu’il était en fin de vie, explique Pierre Gauthier. Et puis, ce qui arrive quelquefois se produit, mon oncle prend du mieux. »

Comme les trois mois ont passé et que son espérance de vie est impossible à prédire, la travailleuse sociale laisse tomber une bombe : mon oncle doit être relocalisé en CHSLD.

Pierre Gauthier, neveu de Camille Messara

Entre-temps, la deuxième vague de COVID-19 prend de l’ampleur et la totalité de la grande région de Montréal vire au rouge. Camille Messara et son neveu se disent qu’il est impossible que le vieil homme soit transféré dans un CHSLD.

« On a été tous les deux complètement pris par surprise, puisqu’on m’avait assuré qu’on ne faisait pas de transferts dans un CHSLD en zone rouge. Pourtant, deux jours plus tard, ils étaient prêts à le déménager. Au centre de la discussion, c’était le lit qu’il fallait libérer, plutôt que de penser à une personne de 95 ans qui ne cesse de se faire bardasser depuis 10 mois. C’est ça, notre système de santé. Le patient ne fait pas partie de l’équation », s’insurge Pierre Gauthier.

« C’est extrêmement rare, un pronostic médical qui change à ce point, dit Myriam Sabourin, porte-parole du CISSS des Laurentides. C’est une situation très difficile, mais les gens qui ne sont pas en fin de vie ne peuvent pas occuper un lit dans une maison de soins palliatifs. »

Une situation « très délicate »

Depuis le début d’octobre, Camille Messara vit donc au CHSLD des Patriotes, à Saint-Eustache. Il n’y a pas de cas de COVID-19 dans l’établissement, mais le vieil homme doit tout de même être isolé pendant deux semaines et ne peut plus recevoir qu’un seul visiteur, son neveu.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Depuis le début d’octobre, Camille Messara vit au CHSLD des Patriotes, à Saint-Eustache.

Pendant près de quatre décennies, Camille Messara a été bénévole, parfois sept jours sur sept, auprès de gens âgés. « Il amenait certains de ces patients à leurs rendez-vous médicaux, et d’autres à l’épicerie, raconte Pierre Gauthier. Et c’est comme cela que le ministère de la Santé le remercie ! »

Le CISSS des Laurentides, bien au fait du cas de M. Messara, assure que tout a été fait pour faciliter les nombreuses transitions du vieil homme. « On a été très près de la famille, on a déployé une travailleuse sociale qui les a accompagnés pour faciliter ces adaptations, dit Mme Sabourin. Mais on comprend que cette situation a été très délicate. »