Alors que de multiples témoignages sur le terrain indiquent que l’attente pour obtenir une opération ne cesse d’augmenter au Québec, particulièrement en orthopédie, le ministère de la Santé et des Services sociaux ne diffuse pas de données à jour sur la situation. Le sujet est explosif, au point que Québec a fait signer une entente de confidentialité à la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) en août qui limite la diffusion de données à ce sujet, a appris La Presse.

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
La Presse

Tommy Chouinard Tommy Chouinard
La Presse

« On sait ce qui s’en vient avec la deuxième vague. On voit que nos hôpitaux ne pourront pas tenir la cadence opératoire. Et on n’a même pas de bonnes statistiques sur les listes d’attente… Pour nos patients, ces délais ont des conséquences », affirme le DÉric Schlader, orthopédiste des Laurentides.

Pascale Robidoux fait partie des nombreux Québécois qui attendent une opération. Âgée de 25 ans, elle s’est blessée à l’épaule il y a sept ans en jouant au basketball. Depuis, elle a multiplié les démarches pour soigner son mal. Mais rien n’y fait : chaque semaine ou presque, son épaule se disloque.

La jeune femme, qui travaille dans le domaine de la construction à Laval, ne peut plus lever de lourde charge ni accrocher quelque chose en hauteur. « Et quand mon épaule débarque, ça fait tellement mal. Je crie. Je hurle. Mes proches savent quoi faire : ils me couchent sur le dos pour m’aider à la remettre en place », dit-elle.

Mme Robidoux a rencontré son chirurgien il y a deux mois. « Il m’a dit que j’étais 267e sur sa liste d’attente et que ça n’avançait pas beaucoup », note Mme Robidoux, qui craint que l’arthrose ne vienne un jour ruiner son épaule.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Pascale Robidoux

Je ne sais pas quand je serai opérée. Ça m’inquiète.

Pascale Robidoux

Alors que 280 personnes attendaient depuis plus d’un an pour obtenir une intervention orthopédique à l’été 2019 au Québec, ils étaient près de 3000 dans la même situation en août 2020, selon le président de l’Association d’orthopédie du Québec, le DJean-François Joncas. « Et ces chiffres augmentent de semaine en semaine », soutient le DSchlader.

Le 15 août, le ministère de la Santé et des Services sociaux révélait que 92 000 opérations de moins avaient été réalisées cette année qu’à pareille date l’an dernier, toutes spécialités confondues. Qu’en est-il actuellement ? Questionné depuis deux semaines sur le sujet, le MSSS n’a pas transmis de données à jour à La Presse. La porte-parole du Ministère Marie-Claude Lacasse assure que les données sont compilées toutes les quatre semaines, qu’un « suivi serré de ces données est effectué » et qu’« un tableau regroupant des données sur l’activité chirurgicale à l’intention de la population » sera mis prochainement en ligne.

Si toutes les spécialités médicales sont touchées par les retards, c’est incontestablement l’orthopédie qui accuse le plus de retard, selon le DJoncas. Environ 70 % des opérations en retard depuis plus d’un an au Québec sont en orthopédie.

Lors de la première vague de COVID-19 au printemps, seules les opérations urgentes ont été réalisées afin de libérer des lits d’hôpital. Les cancers ont été favorisés. Les orthopédistes ont passé des semaines à n’opérer que les cas urgents comme les fractures ouvertes. Les retards accumulés n’ont pas été rattrapés durant l’été, selon le DSchlader, qui n’en peut plus de voir les opérations de ses patients reportées. Dans les Laurentides en septembre, 10 000 patients étaient en attente d’une opération, tout type d’interventions confondues, dont 3111 en orthopédie.

Parce que nos patients ne meurent pas, ils ne sont pas priorisés. Mais beaucoup souffrent.

Le DÉric Schlader, orthopédiste

Pour soulager certains patients, le Dr Schlader doit parfois leur prescrire de puissants médicaments. « Même si on sait qu’il y a un risque de développer une accoutumance. Je n’ai pas le choix, car il n’y a aucun autre moyen de les faire dormir… »

En attente de se faire opérer aux deux genoux, Marlène Martel, 62 ans, prenait jusqu’à tout récemment beaucoup de médicaments pour combattre les douleurs. « Mais ça ne fonctionnait pas tant et je n’aimais pas l’état dans lequel ça me mettait », dit-elle. En temps normal, Mme Martel, qui s’est blessée à la suite d’une chute l’hiver dernier, aurait dû être opérée rapidement. « Avec la COVID-19, on parle maintenant d’un délai de 18 mois. J’ai peur de perdre ma job. On ne me payera pas toute ma vie pour que je reste à la maison. Ma vie va être suspendue combien de temps ? », demande la dame.

Entente de confidentialité

Le manque d’infirmières dans les blocs opératoires de la province limite la relance des services de chirurgie, explique la présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), la Dre Diane Francœur. Alors qu’une deuxième vague de COVID-19 frappe le Québec, la FMSQ a fait des démarches à Québec afin que les infirmières d’hôpitaux ne soient pas délestées. Au printemps, beaucoup avaient été contraintes d’aller travailler en CHSLD. « Il faut garder les blocs opératoires ouverts. Ça prendra deux ans, rattraper le retard des interventions électives. Mais si on arrête encore, ce sera impossible », ajoute le DJoncas.

En août, le MSSS a fait signer une entente de confidentialité à des associations médicales, dont la FMSQ, afin que les données, notamment sur l’attente en chirurgie, ne soient pas rendues publiques. Selon le MSSS, ces ententes permettent de partager rapidement « des données préliminaires ou documents de travail qui n’ont pas toujours été validés et pour lesquels des vérifications supplémentaires sont nécessaires avant de les diffuser à la population ». « Ce partage d’informations confidentielles permet d’agir rapidement dans un contexte de pandémie », indique le MSSS.

La FMSQ n’a pas voulu commenter précisément cette entente. Mais la Dre Francœur croit qu’il est impératif que les données sur l’attente en chirurgie soient rendues publiques, car « elles appartiennent aux Québécois ».

Pour pouvoir agir, ça prend des données.

La Dre Diane Francœur, présidente de la FMSQ

Au cours des derniers jours, La Presse a contacté des personnes qui ont occupé des fonctions dans les plus hautes sphères du pouvoir à la Santé, aux niveaux tant administratif que politique. Le son de cloche est le même : il est rare que des ententes de confidentialité soient imposées. Il peut y en avoir afin de partager avec des groupes des intentions gouvernementales, par exemple, l’objectif étant d’obtenir leur point de vue avant qu’une décision définitive ne soit prise. « Je n’ai jamais fait d’entente de ce genre, mais ça existe. Pas au sujet de l’accès à des données comme celles-là », a témoigné une source.

Un ancien haut fonctionnaire s’est dit étonné que des statistiques portant sur les attentes en chirurgie soient frappées du sceau de la confidentialité avec des ententes spéciales. « Normalement, ces informations doivent être disponibles, par régions, par établissements, par spécialités », a-t-il témoigné. « Même si ce sont des données qui appartiennent au Ministère, ça n’en fait pas un secret d’État ! » Un autre a confirmé que « ce n’est pas régulier » de faire des ententes de confidentialité, que c’est « très rare ».

Le cabinet du ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, n’a pas voulu réagir pour le moment, plaidant que des vérifications devaient être faites au sujet de cette pratique.

Pépins en série

Sur le terrain, les frustrations quotidiennes sont nombreuses dans les blocs opératoires, particulièrement dans le Grand Montréal, affirme le DJoncas. « Et en plus, la région vient de passer au rouge », dit-il. Le DSchlader explique que « chaque jour, c’est frustration par-dessus frustration » parce que des interventions doivent être annulées.

En plus du manque de personnel infirmier, il manque dans certains hôpitaux de personnel à la stérilisation. « Les cabarets sortent au compte-gouttes. On arrive le matin et on ne sait même pas si on aura tout le matériel nécessaire pour toutes les opérations planifiées », témoigne une infirmière d’un hôpital du Grand Montréal.

Tout patient doit subir un test de dépistage de la COVID-19 la veille de son opération et obtenir son résultat avant de passer sous le bistouri. « Mais tous les jours, il manque le résultat pour un patient. L’autre jour, il manquait 10 résultats sur 30 à 40 patients », selon le DSchlader, qui travaille à l’Hôpital de Saint-Eustache.

Danielle St-Jacques, 60 ans, est agricultrice à Oka. Quand elle roule en tracteur, cueille des pommes, des fraises ou met en conserve son sirop d’érable, elle éprouve une douleur insupportable à une épaule. Avec la deuxième vague de COVID-19 qui commence, elle craint que l’opération dont elle a besoin ne soit reportée indéfiniment.

« En temps normal, j’aurais été opérée en trois mois. Mais là, on me parle de deux, trois ans… Il y a 300 personnes devant moi sur la liste d’attente », dit-elle. Si elle n’est pas opérée rapidement, Mme St-Jacques craint que l’arthrose ne s’installe dans son épaule : « Je vais faire comment pour travailler ? Je ne suis pas la seule dans la situation. On dirait qu’on ne verra jamais le bout. »

À Québec, le gouvernement Legault tente d’éviter de procéder à un délestage massif en chirurgie comme au printemps. Une source de haut niveau soutient que « c’est quelque chose qu’on a fait une fois au printemps et qu’on ne peut pas faire une autre fois. Les impacts négatifs seraient trop importants sur les patients en attente d’une opération ».