La situation dans les urgences ne s’est pas améliorée l’an dernier au Québec alors que la durée moyenne de séjour y a augmenté d’une heure, révèlent les plus récentes données du ministère de la Santé et des services sociaux. Les deux associations représentant les médecins d’urgences de la province estiment de leur côté que le bilan s’est dégradé depuis l’arrivée de la CAQ au pouvoir, il y a près de deux ans.

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
La Presse

En 2019-2020, la durée moyenne de séjour aux urgences a été de 15,2 heures au Québec, soit bien au-delà de la cible de l’Association canadienne des médecins d’urgence, qui est de 8 heures.

Président de l’Association des spécialistes en médecine d’urgence du Québec, le Dr Gilbert Boucher explique que sous le gouvernement précédent, une « pression quotidienne » était exercée sur le réseau de la santé pour réduire le temps d’attente aux urgences, notamment par le ministre de la Santé, Gaétan Barrette.

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Le Dr Gilbert Boucher, président de l’Association des spécialistes en médecine d’urgence du Québec

« Cette implication avait fait diminuer les temps de séjour aux urgences », dit le Dr Boucher. La durée moyenne de séjour aux urgences avait en effet diminué au Québec de 2015 à 2018. Mais depuis deux ans, la pression quotidienne diminue, ce qui explique en partie la dégradation de la situation, selon le Dr Boucher.

« Depuis que la CAQ est là, le vent a tourné dans les urgences. Les durées moyennes de séjour s’allongent partout. Les séjours de 48 heures augmentent aussi », ajoute le président de l’Association des médecins d’urgence du Québec, le DBernard Mathieu.

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Le Dr Bernard Mathieu, président de l’Association des médecins d’urgence du Québec

Les deux médecins expliquent qu’aucun nouveau lit n’a été ajouté dans les hôpitaux du Grand Montréal depuis deux ans. « Avec des capacités identiques, et un système identique, l’effet est que les durées moyennes de séjour augmentent », résume le DBoucher.

La durée moyenne de séjour représente le temps qu’un patient sur civière passe aux urgences avant d’obtenir son congé ou d’être hospitalisé dans un service de l’hôpital. Cette donnée témoigne donc en partie de l’achalandage et du fonctionnement global des hôpitaux.

Durée moyenne de séjour dans les urgences du Québec (en heures)

2014-2015 : 16,7
2015-2016 : 15,7
2016-2017 : 15,6
2017-2018 : 13,7
2018-2019 : 14,2
2019-2020 : 15,2

Moins de visiteurs

Cette hausse de la durée moyenne de séjour survient alors que le nombre de visites aux urgences ne cesse de diminuer au Québec. Cette année, 3 694 282 patients s’y sont présentés, soit le nombre le plus bas depuis 2015-2016. Mais pour le MSSS, il est clair que sans la pandémie de COVID-19, cette donnée aurait été différente.

Car les données pour l’année 2019-2020 se terminent au 31 mars. La porte-parole du MSSS, Marie-Claude Lacasse, précise que jusqu’à la mi-février 2020, on « observait davantage de visites à l’urgence que l’année précédente ». Mais au mois de mars, environ 80 000 visites aux urgences de moins ont été enregistrées par rapport à l’année précédente.

La pression sur les urgences reste aussi importante car les patients sont de plus en plus âgés, souligne le MSSS. « Et en plus des patients âgés, je dirais qu’on a aussi de plus en plus de cas plus complexes. Ça met plus de pression sur les urgences », dit le DBoucher.

Le DMathieu ajoute qu’avec le vieillissement de la population, un « tsunami gris » frappera le Québec et que ces données montrent qu’il faut s’y préparer. Au MSSS, on dit déployer de « nombreuses actions » pour améliorer la situation aux urgences, dont la « consolidation des services de proximité » comme les soins à domicile.

Nombre de visites aux urgences

2014-2015 : 3 511 740
2015-2016 : 3 741 500
2016-2017 : 3 743 659
2017-2018 : 3 776 013
2018-2019 : 3 710 481
2019-2020 : 3 694 282

Nombre de patients sur civière de 75 ans et plus

2014-2015 : 307 980
2015-2016 : 310 231
2016-2017 : 328 394
2017-2018 : 344 400
2018-2019 : 350 095
2019-2020 : 352 849

Des régions inégales

Dans seulement deux régions (Bas-Saint-Laurent et Îles-de-la-Madeleine), la durée moyenne de séjour a diminué cette année. Mais partout ailleurs, l’attente est en hausse.

C’est dans les Laurentides que la durée moyenne de séjour a été la plus longue (20,3 heures). L’hôpital de Saint-Jérôme a vu sa durée moyenne de séjour passer de 19,7 heures à 24 heures. Au Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) des Laurentides, on reconnaît que les urgences du territoire « rencontrent de très grands défis ». On souligne que la croissance et le vieillissement de la population « sont particulièrement soutenus dans les Laurentides ».

« Depuis plusieurs années, nous déplorons le manque de lits d’hospitalisation à l’Hôpital régional de Saint-Jérôme. Un projet ajoutant 136 nouveaux lits a été annoncé au cours de la dernière année, ce qui nous réjouit grandement », dit la porte-parole du CISSS, Myriam Sabourin. Des projets pour ajouter environ 280 lits d’hébergement pour aînés sur le territoire sont aussi en cours. « Ces enjeux doivent être réglés afin de faciliter le fonctionnement de nos soins et services », dit Mme Sabourin, qui souligne que le premier ministre François Legault était de passage dernièrement à Saint-Jérôme et a assuré que « des actions seraient posées rapidement ».

Durée moyenne de séjour par région (en heures)

Bas-Saint-Laurent : 6,6
Saguenay–Lac-Saint-Jean : 9,3
Gaspésie : 10,2
Abitibi-Témiscamingue : 11,0
Chaudière-Appalaches : 11,7
Mauricie–Centre-du-Québec : 11,8
Îles-de-la-Madeleine : 11,9
Estrie : 12,7
Québec : 14,1
Côte-Nord : 14,6
Laval : 16,6
Montréal : 16,9
Lanaudière : 17,3
Montérégie : 18,8
Outaouais : 19,7
Laurentides : 20,3

Situation toujours difficile au Royal Victoria

De tous les établissements de la province, c’est à l’hôpital Royal Victoria que l’attente est la plus importante (28,6 heures). En deux ans, la durée moyenne de séjour y est passée de 18,7 heures à 28,6 heures.

La porte-parole du CUSM, Annie-Claire Fournier, explique que cette situation est principalement causée par un manque de lits aux étages dû en partie à « l’augmentation de diverses clientèles, dont les patients avec néoplasie [tumeur] ». Les patients en fin de soins actifs et attendant pendant des jours à l’hôpital d’obtenir une place en hébergement sont également nombreux au CUSM.

Dans l’ouest de la Montérégie, les hôpitaux du Suroît et Anna-Laberge présentent aussi des attentes importantes. Sur ce territoire où la population croît et vieillit rapidement, le manque de lits aigus et de places d’hébergement est important, explique la porte-parole du CISSS de la Montérégie-Ouest, Jade St-Jean.

En attendant l’ouverture du nouvel hôpital de Vaudreuil en 2026, plusieurs projets sont en cours afin de faire face aux hausses de fréquentation. Des lits sont ajoutés à l’hôpital du Suroît et deux nouvelles maisons des aînés sont attendues pour 2022. « Mentionnons qu’une analyse populationnelle a démontré qu’il faudrait environ 100 places d’hébergement supplémentaires par année pour les 8 prochaines années afin de répondre à la demande croissante », note Mme St-Jean.

Hôpitaux avec les plus longues durées moyennes de séjour (en heures) en 2019-2020

Hôpital Royal Victoria : 28,6
Hôpital du Suroît : 26,6
Hôpital Anna-Laberge : 26,5
Hôpital de Saint-Jérôme : 24,0
Hôpital de Hull : 23,1
Hôpital de Gatineau : 22,8
Hôpital de Lachine : 22,4
CHUM : 21,7
Hôpital Maisonneuve-Rosemont : 21,4

L’attente dans la salle

Le délai de prise en charge aux urgences, soit le temps qui s’écoule entre la fin du triage du patient et le moment où celui-ci voit un médecin a augmenté de 5 minutes cette année et atteint 2 heures 28 min. Selon le DBoucher, les patients ambulatoires sont ceux qui attendent de plus en plus longtemps aux urgences.

« Nos salles d’attente sont toujours pleines. Ça, ça ne baisse pas », dit-il. En 2019-2020, 90 % des patients ambulatoires ont été vus en 9 heures 9 min ou moins. Conséquence de cette longue attente : de plus en plus de patients quittent les urgences sans avoir été vus, dit le DBoucher. « On était à 9 % de patients qui partaient. Maintenant, on est plus à 11 % qui repartent sans avoir vu de médecin. En Ontario, leur standard est de 2 % », indique le DBoucher.

Délai de prise en charge dans les urgences du Québec

2014-2015 : 2 h 23 min
2015-2016 : 2 h 19 min
2016-2017 : 2 h 16 min
2017-2018 : 2 h 20 min
2018-2019 : 2 h 23 min
2019-2020 : 2 h 28 min