Des dizaines de pharmaciens sont accusés par le syndic de leur ordre professionnel d’avoir laissé une entreprise pharmaceutique accéder aux dossiers confidentiels de leurs clients l’an dernier, dans l’espoir de toucher une ristourne en argent.

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

Ce sont 73 pharmaciens affiliés à l'enseigne Jean Coutu qui sont visés par la plainte disciplinaire. Ils travaillent à Montréal, à Québec, à Sherbrooke, à Terrebonne, à Drummondville, à Thetford Mines, à Brossard et ailleurs au Québec. On leur reproche de ne pas avoir respecté le secret professionnel et d’avoir fait usage de renseignements confidentiels pour leur propre bénéfice.

Selon l’enquête du syndic de l’Ordre des pharmaciens, des représentants de la société pharmaceutique Angita Pharma auraient pris contact avec les pharmaciens et leur auraient fait miroiter des avantages pécuniaires s’ils aidaient l’entreprise à « prioriser » certains médicaments génériques distribués par la société.

Des pharmaciens auraient laissé un représentant d’Angita Pharma accéder aux dossiers confidentiels de leurs patients afin de réaliser des projections financières quant aux sommes qu’ils pouvaient espérer toucher. Ils auraient aussi laissé un employé d’Angita Pharma inscrire lui-même dans le dossier de certains patients une « note de rappel » afin qu’on leur propose le générique fabriqué par la société lorsqu’ils renouvelleraient leur ordonnance.

Selon le résumé de l’enquête présenté au comité de discipline, les pharmaciens qui avaient une entente avec Angita Pharma recevaient des « ristournes importantes ».

L’entente concernait des médicaments qui ne sont pas listés par la Régie de l’assurance maladie du Québec, mais qui sont couverts par certains assureurs privés, ce qui donne plus de latitude au fabricant pour verser des ristournes élevées.

Lorsque le Journal de Montréal avait révélé ces pratiques en octobre dernier, l’Ordre s’était montré préoccupé.

« Le respect de la confidentialité est fondamental et à la base même de la relation de confiance entre un professionnel et son patient. Le Code de déontologie des pharmaciens est d’ailleurs clair sur le sujet : le pharmacien doit respecter le secret de tout renseignement obtenu sur ses patients et ne doit pas en faire usage en vue d’en tirer un avantage », avait déclaré l’organisme.

À une exception près, les pharmaciens visés par la plainte sont tous représentés par l’avocat Paul Fernet. Celui-ci a demandé que les dossiers soient traités séparément, puisque si certains de ses clients ont bien donné à Angita Pharma un accès « sévèrement encadré » aux dossiers des patients, d’autres auraient plutôt entré les données nécessaires par eux-mêmes dans les dossiers.

On tient absolument à rassurer le public qu’au-delà des plaintes disciplinaires, il n’y a eu aucune information personnelle qui est sortie des pharmacies ou qui a été livrée à des tiers pour qu’ils l’emportent par aucun des pharmaciens, selon notre compréhension actuelle du dossier.

Paul Fernet, avocat, à La Presse

Le directeur principal d’Angita Pharma, Hugo Courchesne, a préféré ne pas commenter l’affaire mardi, « par respect pour le processus disciplinaire en cours ».

De son côté, le groupe Jean Coutu a souligné dans un communiqué que des pharmaciens affiliés à d’autres enseignes faisaient aussi l’objet d’une enquête pour les mêmes pratiques et que l’affaire concernait une toute petite minorité de pharmaciens.

« Il est important de souligner que la vaste majorité des quelque 550 pharmaciens propriétaires affiliés à nos enseignes n’est pas visée par ces plaintes », affirme le groupe, qui déplore la situation.

« L’autorisation des accès au système informatique de chaque pharmacie demeure la responsabilité des pharmaciens propriétaires. Notre entreprise estime qu’il n’est pas acceptable de donner accès à ce système à des personnes non autorisées », affirme le communiqué.

« À l’automne dernier, comme mesure de précaution additionnelle, nous avons expressément demandé aux pharmaciens propriétaires de passer en revue les accès qu’ils ont accordés à leur personnel, et ce, dans chaque pharmacie », ajoute l’entreprise.