Le mouvement de défense des droits des réfugiés qui réclame l’octroi d’un statut de résident permanent à tous les « anges gardiens » demandeurs d’asile dénonce un « double discours » tenu par le Parti québécois lors de la manifestation de samedi dernier à Montréal.

Ugo Giguère
La Presse canadienne

Sans pouvoir compter sur des données précises, divers organismes estiment à plusieurs centaines, voire quelques milliers, le nombre de personnes ayant contribué à lutter contre la COVID-19 et qui n’ont pas de statut de résident permanent ou de citoyenneté canadienne.

Ces gens ont répondu à l’appel du gouvernement Legault de venir au secours des personnes âgées dans les centres d’hébergement et de soins de longue durée ou encore ont occupé une fonction jugée essentielle dans les épiceries, comme agents de sécurité ou dans la restauration par exemple. Ce sont eux que le premier ministre a qualifiés d’anges gardiens.

Devant la foule galvanisée, le chef par intérim du Parti québécois (PQ), Pascal Bérubé, semblait tout à fait en phase avec les manifestants en lançant un appel à un « devoir de gratitude », « un devoir d’agir » et un « devoir de faire preuve d’humanisme ». Le chef péquiste a même conclu son discours par un énergique : « Solidarité ! Nous sommes avec vous ! »

Le hic, c’est que moins d’une heure avant qu’il ne s’adresse à la foule, il défendait une tout autre position en entrevue. Pendant que la caravane de marcheurs, cyclistes et automobilistes prenait la route pour faire entendre leurs klaxons et leurs slogans dans la circonscription de Justin Trudeau, dans le nord de Montréal, Pascal Bérubé est resté derrière sur le lieu d’arrivée et de départ du mouvement.

À ce moment, il a accordé une entrevue à La Presse canadienne pour expliquer sa présence. Il a alors dit appuyer la démarche du gouvernement de François Legault d’« analyser chacun des cas ».

On lui a alors fait remarquer que la manifestation en cours était contre cette position. Le groupe Debout pour la dignité demande que tous les demandeurs d’asile ayant occupé un poste de travailleur essentiel pendant la pandémie puissent obtenir, par une mesure extraordinaire, un statut de résident permanent ou d’immigrant.

Invité à confirmer s’il était prêt à faire ce pas supplémentaire, Pascal Bérubé a répondu par la négative.

« Ce n’est pas un automatisme, je pense que le premier pas qui a été posé par le gouvernement du Québec, nous le soutenons. C’est un pas dans la bonne direction parce que les cas ne sont pas tous pareils », a-t-il expliqué.

Le chef par intérim du PQ a reconnu que l’apport de celles et ceux qui se sont engagés à lutter contre la COVID-19 était « plus apparent ».

« Il y a une gratitude et surtout une sensibilité qu’il faut avoir à l’égard de ces personnes et on gagne à les connaître et ça explique notre présence ici », a poursuivi M. Bérubé.

En lui soumettant le fait que la « gratitude » fait bien peu de différence si un demandeur d’asile se retrouve dans un avion pour être déporté vers Haïti, le chef de la troisième opposition a répondu : « Vous avez compris que notre présence veut faire en sorte que toutes ces personnes qui peuvent contribuer, qui peuvent participer à la grande aventure québécoise, puissent y être ».

Le président du PQ en remet

Tout juste avant le discours de Pascal Bérubé, c’est le président du PQ, Dieudonné Ella Oyono, qui s’était exprimé sur le même ton favorable. Il a déclaré que le simple fait de surnommer ces demandeurs d’asile des « anges gardiens » n’est pas suffisant.

« Il faut que le Québec leur réserve une reconnaissance réelle. Le Parti québécois appuie la demande que ces gens soient reconnus comme des résidents permanents », a-t-il promis à la foule.

Mais alors que les cris de joie enterraient ses paroles, il a ajouté la nuance suivante : « … en fonction des règles et des lois qui dirigent ce pays ». Ce qui entre en contradiction avec la mesure exceptionnelle que veut obtenir le mouvement.

Déçus et blessés

Après avoir pris quelques jours pour digérer la situation, le président et fondateur du groupe Debout pour la dignité, Wilner Cayo, a qualifié ce double de discours d’« extrêmement décevant ».

« C’est la dernière chose dont ces gens en détresse ont besoin », a-t-il ajouté en soulignant qu’il n’y a pourtant aucune ambiguïté dans les revendications des militants.

« Il n’y a pas de confusion. Nous demandons la résidence permanente pour tous ces travailleurs essentiels qui ont tenu à bout de bras notre système et qui continuent à se sacrifier », réitère M. Cayo.

Selon lui, il n’y a aucun doute que le président du Parti québécois et son chef par intérim connaissaient très bien le message véhiculé par le rassemblement. Wilner Cayo mentionne que les demandes du groupe ont été clairement exprimées par communiqué de presse, dans les invitations aux élus et dans son propre discours qui a duré plusieurs minutes avant que Pascal Bérubé et Dieudonné Ella Oyono ne prennent la parole.

« La revendication était limpide. Si c’est vraiment de la poudre aux yeux, nous sommes extrêmement blessés. Nos gens n’ont pas besoin de faux espoirs », a dénoncé le porte-parole du mouvement.

Wilner Cayo fait remarquer qu’il ne pouvait pas y avoir de doute sur le fait que les manifestants étaient en désaccord avec la démarche au cas par cas du gouvernement Legault, sinon il n’y aurait tout simplement pas eu de manifestation.

En réponse aux propos de Pascal Bérubé voulant accueillir tous ceux qui sont prêts à « participer à la grande aventure québécoise », M. Cayo souligne que les centaines, voire quelques milliers, de demandeurs d’asile que défend le mouvement y contribuent déjà.

« On les appelle “travailleurs essentiels” et c’est la définition du gouvernement, résume-t-il. Dans ces moments de grande souffrance, où la pandémie frappait très fort, ces gens soulageaient de grandes misères humaines. »

En ce qui concerne la « gratitude », exprimée par le chef péquiste, Wilner Cayo réplique qu’« on n’a pas besoin de gratitude en termes de mots, s’il faut être déporté une fois la pandémie passée ».

Il craint que ce genre de « petits calculs politiques » viennent justement nuire à la cause des demandeurs d’asile dont le sort pourrait être scellé si l’on oublie leur sacrifice une fois que le Québec sera sorti de la crise sanitaire.

Wilner Cayo se rappelle très bien avoir vu et entendu Pascal Bérubé crier « solidarité » en chœur avec les manifestants et se dit perplexe.

« Il ne peut pas crier solidarité selon sa compréhension de la solidarité. S’il crie solidarité, c’est selon la compréhension qui émerge de la foule. Les gens sont venus manifester pour que les travailleurs essentiels demandeurs d’asile obtiennent leur résidence permanente », conclut-il.

Rappelons que le PQ n’avait pas appuyé la motion déposée à l’Assemblée nationale par la députée indépendante Catherine Fournier visant à régulariser le statut des demandeurs d’asile ayant travaillé dans les CHSLD durant la pandémie.

Le Parti québécois n’a pas souhaité réagir à cette sortie du regroupement Debout pour la dignité.