Les proches d’une centaine de Québécois qui se sont suicidés après avoir été « victimes d’un système dysfonctionnel » réclament une commission spéciale d’enquête sur les soins en santé mentale.

Gabrielle Duchaine Gabrielle Duchaine
La Presse

« Il faut régler les problèmes du système une fois pour toutes »

Une centaine de familles endeuillées par le suicide d’un proche qu’elles disent victime du système de santé réclament la mise sur pied d’une commission spéciale sur les soins en santé mentale offerts au Québec, à l’image de celle qui enquête actuellement sur la DPJ.

Dans une lettre obtenue par La Presse et qui sera envoyée cette semaine à 200 acteurs du milieu de la santé, dont la ministre Danielle McCann, le groupe demande « une évaluation sérieuse et impartiale du secteur de la santé mentale au Québec en ce qui a trait aux soins accordés aux personnes souffrant de pensées suicidaires basées, entre autres, sur les témoignages de proches et d’endeuillés ».

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Marlène Gauthier, Isabelle Désy et une centaine de familles endeuillées par le suicide d’un proche réclament une commission spéciale sur les soins en santé mentale offerts au Québec.

Tous ont un proche qui a mis fin à ses jours dans les dernières années. Tous estiment avoir été abandonnés par un système de santé qu’ils qualifient de dysfonctionnel.

« On ne choisit pas d’avoir un trouble mental et il peut s’avérer mortel si pas traité adéquatement. Le système de santé a laissé souffrir nos enfants pendant des mois, voire des années, ce qui serait inacceptable pour n’importe quelle autre maladie », lit-on dans leur missive, à laquelle est attachée une longue liste de recommandations.

Outre la mise sur pied d’une commission spéciale, les familles proposent notamment qu’un audit soit systématiquement fait pour chaque suicide survenu au Québec, et ce, durant au moins un an, afin que les conclusions soient partagées dans le réseau de la santé. « Ces audits permettront une identification rapide des lacunes », dit le document.

L’initiative survient deux semaines après la publication par La Presse d’un reportage révélant 15 cas de patients qui, sur une période de trois ans, se sont suicidés pendant ou après une hospitalisation en psychiatrie. Chaque fois, un coroner a décelé des lacunes dans les soins. 

Pour Olivier

C’est une maman, Marlène Gauthier, dont le fils s’est suicidé en 2012, qui est derrière le projet.

« Il faut régler les problèmes du système une fois pour toutes », dit-elle en entrevue avec La Presse. « On veut une personne impartiale qui va écouter et faire une analyse globale de la situation pour dire : voici les vraies lacunes et voici nos recommandations sur les améliorations à apporter. »

Olivier, son garçon, avait 19 ans quand il s’est donné la mort. Sa vie a basculé lorsqu’il a consommé de la marijuana à forte teneur en THC. S’en sont suivi 22 mois « dans les portes tournantes » du système de santé.

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Olivier Bergevin

En moins de deux ans, le jeune homme s’est présenté maintes fois aux urgences et a vu au moins huit psychiatres dans trois hôpitaux différents, selon sa mère.

Rima Elkouri avait raconté son histoire dans La Presse l’an dernier.

Après le drame, Marlène est devenue militante. Elle a épluché les plans d’action gouvernementaux sur la santé mentale des dernières décennies et étudié les meilleures pratiques partout dans le monde. Elle a fondé le Mouvement des endeuillés et proches aimants.

« Mon fils est décédé seul en souffrance. Aucun autre spécialiste ne laisserait un patient à risque mourir de cette manière. Et notre histoire est loin d’être unique », écrit-elle dans la lettre, qu’appuient une centaine de familles dans sa situation.

Il y a les parents de Raphaël, 20 ans, mort le 9 décembre 2018. Il était suivi à l’Institut Douglas, de Montréal.

La mère et la sœur jumelle de Marylou, morte à 18 ans.

Myriam, dont le frère Jérémi s’est tué à 17 ans.

Les parents de Marianne, qui a mis fin à ses jours à 14 ans.

Chaque fois que j’entends parler d’un autre suicide, mon cœur se fend. Il n’y a rien qui bouge. Rien n’a changé depuis la mort de ma fille.

Isabelle Désy, mère de Marianne Provost

Marianne Provost s’est donné la mort le 25 avril 2016. Quelques mois plus tôt, sa mère l’avait amenée aux urgences parce que la jeune femme parlait de suicide à ses amies. L’hôpital l’a gardée pour la nuit. Le lendemain, elle obtenait son congé, un suivi hebdomadaire avec une pédopsychiatre et une place sur une liste d’attente pour voir un psychologue. « Ils nous ont appelés une semaine après sa mort pour nous dire qu’elle avait une place, ironise la maman. Ils minimisaient. Moi, je savais qu’elle n’allait pas bien. Ils me disaient qu’elle n’était pas en danger. »

Les rencontres avec la pédopsychiatre, dit-elle, n’étaient pas assez pour sa fille. « Elle lui disait ce qu’elle voulait entendre. Elle avait besoin de plus de services que ça. J’ai cherché. J’ai appelé partout. Il n’y avait rien. Je ne savais plus où regarder. »

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Marianne Provost

Un changement de culture

Marlène Gauthier, Isabelle Désy et les autres familles veulent faire changer les choses. Et vite. Elles souhaitent que le système fasse un examen de conscience.

« Ça va prendre combien d’histoires d’horreur pour agir  ? demande Marlène. Ça fait des années qu’on en parle. On est fatigués. Découragés. »

En décembre 2018, avec d’autres endeuillés, la femme de Saint-Bruno-de-Montarville a rencontré la ministre McCann. Ils lui ont remis une liste de recommandations. « Elle avait promis qu’il y aurait des actions, mais on attend toujours. »

Depuis des mois, Québec tient un processus de consultations dans le cadre de l’élaboration du prochain plan d’action gouvernemental en santé mentale. Marlène y a participé. Ce n’est pas assez, selon elle.

« Depuis 2005, les plans d’action ne sont pas suivis par la plupart des intervenants et, dans les consultations, les gens répètent année après année les mêmes problèmes. Qu’est ce que ce nouveau plan d’action va faire de plus que les autres si personne n’est imputable ? »

L’impuissance d’une sœur

« Mon regret, c’est de ne pas avoir pris un batte de baseball pour tout casser. J’aurais eu des problèmes, mais au moins, ils auraient été obligés de m’écouter. »

Cette phrase résume toute l’impuissance de Kathy Murray.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Kathy Murray a perdu son frère Dave au début du mois de novembre. 

Assise dans la salle à manger de sa maison de la couronne nord de Montréal, la jeune femme essuie ses larmes à mesure qu’elles coulent. À côté d’elle sur la table, il y a une pile de notes manuscrites et de documents.

Depuis le 5 novembre, Kathy fouille le passé. Elle collige, elle interroge, elle appelle partout, jusqu’au bureau de la ministre de la Santé.

Il y a trois semaines, le scénario qu’elle redoutait depuis des mois s’est concrétisé. Son frère Dave s’est pendu dans le garage de la maison de leurs parents.

Il avait 33 ans. Il était malade.

Diagnostic officiel : trouble schizoaffectif et trouble psychotique. Il avait des hallucinations. Il entendait des voix. Il devenait de plus en plus détaché de la réalité.

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Dave Murray

Depuis des années, Kathy l’aidait à naviguer dans les méandres du réseau de la santé. Jusqu’à s’en épuiser.

Entre le 21 juin 2019 et sa mort, Dave s’est promené entre les salles des urgences, le service des consultations externes en psychiatrie où il était suivi, et sept centres de thérapie et d’hébergement différents.

À sept reprises, il s’est retrouvé aux urgences, dont une hospitalisation pour une tentative de suicide. Au moins six fois durant la même période, sa sœur ou lui ont appelé la police parce qu’il tenait des propos suicidaires ou inquiétants.

« Face à rien »

« Tu te retrouves toujours face à rien, rage Kathy. Tu te ramasses à l’urgence parce qu’il est en psychose. Ils te disent que tu vas avoir un suivi en externe. Mais il fait quoi en attendant ? Ils te donnent une liste d’organismes et ils te disent bonne chance. Je ne comprenais pas pourquoi il n’y avait pas une ressource qui le prenait. Il n’y a pas d’accompagnement. C’est des grosses démarches tout le temps et il se sentait délaissé. »

Les semaines précédant le suicide, la jeune femme a multiplié les appels au service de consultations externes où son frère était suivi afin qu’il soit placé sous une ordonnance légale de traitement. « J’ai appelé sur tous les quarts de travail. Je leur ai dit que c’était grave, que c’était la pire psychose. Il tenait des propos de meurtre, de suicide. »

« Qu’est-ce que vous attendez de plus ? », a demandé la femme. On lui aurait répondu que le risque n’était pas immédiat.

L’avant-veille de sa mort, Dave s’est retrouvé aux urgences, où, dit Kathy, on l’a placé en garde préventive. Son registre d’appels montre qu’il a lui-même composé le 911.

Le jour suivant, un médecin a levé la garde, tout en conseillant au patient de rester à l’hôpital. Il est parti quand même.

Le lendemain matin, il était mort.

Depuis, Kathy essaie de reconstituer le fil des événements.

Elle est formelle. Catégorique. Dave, croit-elle, a été échappé par le système.

« Mon frère, il ne voulait pas en finir. Il demandait de l’aide. Il voulait de l’aide. Vous avez vu toutes les démarches qu’on a faites. Mais il voyait bien que ça ne menait nulle part », dit la jeune femme.

Dave n’était pas un cas simple. Il était souvent dans le déni de sa maladie. Il ne collaborait pas toujours à ses traitements. « La fenêtre d’action n’était jamais grande. Quand il faisait une demande d’aide, ce n’était pas long avant qu’il change de mode », explique son beau-frère.

Comme beaucoup de personnes atteintes de problèmes de santé mentale, l’homme souffrait de problèmes de consommation. Il avait vécu des périodes d’itinérance. Il a commis des petits crimes : voies de fait, vol de nourriture, avoir troublé la paix. Il a fait des séjours en prison, d’autres à Pinel.

Des périodes, il m’appelait tous les jours. J’étais toujours sur les nerfs. Faut faire ça, faut faire ci. Je prenais congé. J’y allais. Je lui disais que cette fois, c’était la bonne. Et ça n’aboutissait à rien.

Kathy Murray

Kathy est agente correctionnelle. Elle travaille dans une aile pour les détenus atteints de troubles mentaux. Récemment, elle s’était prise à espérer que son frère se fasse arrêter pour qu’il bénéficie du suivi psychologique offert au pénitencier. « Au moins, il aurait eu les services. Je vois comment les détenus sont soignés. À l’extérieur, mon frère n’avait pas le vingtième de ça. »

Son frère, dit-elle, avait des rêves. Rien de bien compliqué. Une place dans un appartement supervisé et un emploi qu’il aimerait. Il voulait devenir couvreur, comme son père. Il avait commencé à suivre une formation et il se faisait parfois engager par des équipes qu’il connaissait. Elle a gardé une photo de lui en action, debout dans la neige sur un toit, le bras en l’air en signe de victoire.

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Dave Murray

Kathy a aussi conservé les messages que son frère lui envoyait via l’application Messenger de Facebook. Elle nous les a montrés.

Dans les dernières semaines, ils étaient devenus de plus en plus violents, inquiétants.

« On était rendu à un niveau en dehors de mes capacités. Je ne pouvais plus gérer ça. »

Elle les a montrés aux policiers. Elle les a montrés à l’infirmière. Elle a voulu en parler à la psychiatre de son frère. « Elle n’a jamais pris la peine de me rappeler ou de me rencontrer. J’aurais pu les lui montrer. »

Au service de consultations externes, on lui disait de lâcher prise. « Vous ne pouvez rien faire s’il ne veut pas s’aider. »

Sa réponse : « Je vais me battre jusqu’à ce qu’il se passe quelque chose. »