Dénonçant les « compressions draconiennes » en soutien à domicile instaurées par le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux du Nord-de-l'Île-de-Montréal (CIUSSS-NIM) et souhaitant obtenir des réponses face à la « culture du secret » qui entoure la gestion de ses soins, des représentants d'organismes du milieu et des usagers ont perturbé une rencontre entre le président-directeur général du CIUSSS et des équipes d'intervention en soins à domicile.

MARISSA GROGUHÉ LA PRESSE

L'auditorium du Pavillon Dorion, où se trouvent les bureaux administratifs du CIUSSS-NIM, rue Jean-Talon, a été assiégé mercredi après-midi, suite à un appel à la perturbation de l'organisme de défense des personnes handicapées Ex aequo, du Regroupement de travailleurs et travailleuses sociales et intervenantes sociales au Québec (RÉCIFS) et du Regroupement des aidants naturels du Québec (RANQ). Une dizaine d'usagers se sont joints à l'action.

Suite à cette interruption, la rencontre a coupé court. Le président-directeur général du CIUSSS-NIM, Frédéric Abergel, qui devait chapeauter la rencontre avec le personnel, a préféré quitter les lieux, affirmant ne pas vouloir faire sa présentation en présence des perturbateurs.

Devant les professionnels conviés à la rencontre, soit les préposés aux soins à domicile des CLSC de La-Petite-Patrie et de Villeray, les représentants des organismes ont dénoncé l'absence d'amélioration dans les services de soutien à domicile au CIUSSS-NIM, qui avait apporté au début de l'hiver des mesures de réduction de services afin de stabiliser leurs finances dans le rouge et d'éviter de gruger totalement leur budget alloué pour ces services.  

Malgré une consigne de la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann, de répondre aux besoins des usagers coûte que coûte, rien n'aurait changé depuis au CIUSSS-NIM. « On va payer la facture », avait pourtant assuré la ministre.

Les services ont été maintenus, soutient le CIUSSS

Du côté du CIUSSS, « on nous dit que la consigne aurait été donnée, mais que ça ne s'est pas rendu jusqu'aux intervenants », a raconté, incrédule, Marjolaine Goudreau, présidente du RÉCIFS. Mais les travailleurs en soutien à domicile, eux, raconteraient plutôt que les ordres restent les mêmes et que les heures de soins accordées doivent être réduites, a-t-elle assuré à La Presse.

En dépit des engagements de la ministre, aucune directive budgétaire du ministère n'a été acheminée aux CIUSSS et CISSS du Québec et la situation sur le terrain continue d'être « alarmante », rapporte le trio d'organismes instigateurs du mouvement de perturbation. « Des [usagers] sont toujours en attente de service et ceux dont les heures avaient été réduites n'en reçoivent pas davantage », expliquent-ils.

Suite à l'action de perturbation, le CIUSSS du Nord-de-l'Île-de-Montréal a transmis à La Presse un communiqué affirmant que « comparativement à la même date l'an dernier, 259 personnes de plus reçoivent des services de soutien à domicile et le nombre d'heures de prestation de services a augmenté de 16 % sur notre territoire. »

« Les services de soutien à domicile ont toujours été maintenus et nous travaillons continuellement à les améliorer en les adaptant aux besoins croissants de notre population vieillissante », ajoute le CIUSSS, dans cette déclaration visant à « rassurer la population de son territoire. ».

Plus de 8100 personnes bénéficient du soutien à domicile et près de 837 000 heures de services ont été offertes depuis le 1er avril 2018.

« Promesses sans garantie »

La Presse rapportait début décembre que le CIUSSS venait de demander à ses travailleurs sociaux de supprimer 300 heures de services par semaine. Les nouvelles demandes de services devaient par ailleurs être suspendues indéfiniment.  

Promptement, le gouvernement Legault avait annoncé l'annulation des coupes dans le soutien à domicile à Montréal, s'engageant à accompagner les établissements de santé afin de fournir ces soins le plus possible. La ministre McCann assurait qu'une « enveloppe » du gouvernement permettrait de répondre aux besoins de la population.

Ex-aequo, le RÉCIFS et le RANQ dénoncent aujourd'hui n'avoir reçu que des « promesses sans garantie de la part du cabinet de la ministre et des directions du CIUSSS ».  

« Nous exigeons que la ministre McCann tienne parole et force les établissements à offrir du soutien à domicile à la hauteur des besoins, dans les plus brefs délais », demandent-ils.

Des citoyens témoignent

Lors de l'intervention des organismes dans la salle de réunion, Wassyla Hadjabi, une citoyenne bénéficiaire de soins à domicile, a lancé un cri du coeur en direction du président du CIUSSS, Frédéric Abergel.

« Il n'y a rien de garanti dans la vie, a-t-elle soulevé. On n'arrive pas à travailler et maintenant, vous coupez nos services. Vous n'avez aucune pitié envers les gens qui ont besoin des services. Vous, vous êtes dans vos bureaux. [...] Vous ne voyez que des chiffres. [...] Le Québec, ce n'est pas ça. Faites quelque chose, monsieur. »

À ses côtés, une autre usagère a pris la parole : « Je ne vous souhaite pas d'être malade un jour et d'avoir un handicap, a-t-elle dit à M. Abergel. Si vous êtes malade, vous allez passer au cash. Personne n'est à l'abri, moi, c'était un accident de voiture. Vous savez pas de quoi demain est fait. »

Quelques minutes après le début de l'action de perturbation, le PDG du CIUSSS-NIM est parti, sous quelques huées, après s'être borné à répéter aux membres des organisations de venir aux conseils d'administration pour obtenir réponse à leurs questions.

« Pilotage à l'aveugle »

Alors que le ministère a récemment demandé aux CIUSSS et CISSS de la province un premier rapport d'évaluation des besoins par patient et par heure, les organismes déplorent aussi que tout un pan du système de santé ait été « piloté à l'aveugle » jusqu'à maintenant, a expliqué Simon Philippe Caron, agent de défense de droits à Ex aequo.

« Nous exigeons la fin de l'omerta [et] qu'une information précise et complète sur l'écart entre les besoins en soutien à domicile et l'offre de service soit collectée et rendue publique », clament les organismes, qui parlent d'une « culture du secret ».

« L'intimidation » subie par les intervenants et intervenantes ayant parlé publiquement des « ratés » et des « mensonges » est également dénoncée, ceux-ci faisant face à des représailles professionnelles s'ils dénoncent les problèmes rapportés.