Le Chemin Val-des-Bois porte bien son nom. L'étroite rue bordée d'arbres matures, d'herbes hautes et de fleurs sauvages donne l'impression d'être en pleine campagne. Au numéro 56: une maison comme les autres. Coquette avec un grand terrain fleuri. Si ce n'était de la rampe en bois qui relie la rue au balcon, rien ne laisserait deviner qui l'habite.

Mis à jour le 22 juill. 2013
Gabrielle Duchaine LA PRESSE

C'est une fois à l'intérieur qu'on constate à quel point le bungalow est différent. Il sert de foyer à huit adultes lourdement handicapés physiquement et mentalement. Ils ne peuvent pratiquement rien faire seuls. Pas manger, pas aller à la toilette, pas même sortir du lit.

Jacques Lampron y habite depuis neuf ans. Il souffre de paralysie cérébrale, de déficience intellectuelle et d'une scoliose sévère. Il est tellement plié que les employés le surnomment affectueusement «monsieur L». Le jour de notre visite, il recevait son massage bimensuel, recroquevillé sous un drap blanc, les jambes complètement perpendiculaires à son tronc. À 52 ans, l'homme a passé presque toute sa vie dans des centres d'hébergement. La Maison Val-des-Bois est sa quatrième résidence. «Ici, dit sa mère, Anne-Marie Racine-Lampron, c'est chez lui. Sylvain (le patron) est son ami. C'est une vraie famille. Avant, quand il venait me visiter à la maison, il ne voulait jamais s'en aller. Maintenant, il est content de partir.»

Il y a quelques mois, Mme Racine-Lampron a appris avec effroi que la Maison Val-des-Bois allait fermer ses portes et que Jacques, comme tous les autres pensionnaires, n'aurait d'autres choix que de déménager. «C'est une catastrophe, dit la femme de 77 ans en pleurant. Des endroits comme ici, je n'en connais pas d'autres. J'avais enfin un répit.» Son fils, qui a manqué d'air au terme d'un accouchement de 48 heures, a été placé à l'âge de 5 ans. «À l'époque, on m'a accusé de ne pas avoir le coeur de m'en occuper.»

Un budget insuffisant

Malgré la détresse des familles, le propriétaire, Sylvain D'Astous, est intraitable. Le budget annuel que lui attribue le Centre de réadaptation en déficience intellectuelle (CRDI) de Laval pour chacun de ses patients est nettement insuffisant, dit-il. «Je ne peux plus continuer comme ça. J'ai de la difficulté à recruter du personnel parce que je paye trop mal.» L'an dernier, il a perdu une dizaine d'employés en quête de meilleures conditions de travail. Lui-même accumule les semaines de 80 heures. «Pour l'instant, on arrive à maintenir des bons services, mais...»

L'éducateur de formation réclame 85 000 $ par résidant. Il en reçoit actuellement 50 000$. Le CRDI refuse de revoir son financement. «Le budget est ajusté en fonction d'un outil de classification approuvé par le ministère de la Santé», explique la porte-parole Christine Paradis.

Mais justement, depuis son implantation en 2011, l'outil est l'objet de controverse partout au Québec. «Ça n'évalue pas adéquatement ce type de clientèle», martèle le patron, qui connaît certains de ses résidants depuis 1979, alors qu'il travaillait auprès d'eux dans une autre ressource.

Afin de prouver sa thèse, il a fait faire une étude indépendante de l'état de ses pensionnaires par une firme privée spécialisée dans ce type d'exercices. Les résultats sont à des lieues de ceux du centre de réadaptation. «La clientèle, confirme le médecin de famille qui la suit, demande une attention de tous les instants.»

Découragé, Sylvain D'Astous a remis sa démission en espérant faire bouger les choses. Son geste a eu l'effet contraire. «À partir du moment où il nous a affirmé qu'il démissionnait, nous avons fait des démarches pour trouver une nouvelle ressource, qui est maintenant en construction. C'est vraiment terminé», dit Christine Paradis.

Un verdict que les familles refusent d'accepter. Avec la fermeture de Val-des-Bois, elles ne perdent pas seulement un lieu physique. Ils perdent une famille, des amis, un milieu de vie et surtout, une relation de confiance.

«On sait que nos enfants sont en sécurité. On entre quand on veut. On peut amener des amis, on n'a pas besoin d'avertir. Ils n'ont rien à cacher», dit un parent, Michel Levert, dont la fille Annie est hébergée à Val-des-Bois. «Ce n'est pas une chose facile de placer son enfant. Il faut avoir confiance», explique l'homme alors que sa fille de 39 ans rit aux éclats, assise dans son fauteuil roulant en mangeant du macaroni trois couleurs.

Un lieu réconfortant

L'ambiance est joviale à la résidence. Rien de la grisaille d'un CHSLD. Tout le monde a sa chambre, décorée à son goût. Dans le salon, Alain, 38 ans, regarde Céline Dion chanter à la télévision. Au sous-sol, Jessica, 20 ans, fait le tour des chaînes en pointant ce qu'elle veut sur son tableau de pictogrammes. Pendant ce temps, Michelle, 41 ans, la seule de la maison qui arrive à se promener et à se faire à manger seule, fait un concours de câlins.

«Nos enfants ont progressé depuis qu'ils sont ici. Avant, ma fille ne parlait pas beaucoup. Là, elle gueule depuis tantôt», dit M. Levert en souriant. Une petite victoire qui veut dire beaucoup.

«Le démantèlement de ce milieu de vie ne peut avoir que des effets négatifs pour cette clientèle vulnérable, écrit le médecin de famille dans une lettre obtenue par La Presse. Je suis très inquiet de l'effet qu'aurait le démantèlement de cette maison et le transfert des résidants sur leur santé physique et psychologique.»

Unies, les familles demandent au CRDI, et ultimement au ministère de la Santé, de faire une exception et d'augmenter le budget alloué à la résidence. Elles sont allées jusqu'au C.A. pour plaider leur cause. À ce jour, elles n'ont essuyé que des refus. Les parents n'ont pas encore annoncé à leurs enfants qu'ils devront quitter leur foyer. «Mais ils sentent que des choses se passent», confie une intervenante, Josianne Poirier. Jacques, qui a l'habitude de s'automutiler lorsqu'il est contrarié, a commencé à s'égratigner.