Le ministre de la Santé, Réjean Hébert, a beau estimer inacceptable que des cliniques vendent à des patients des forfaits qui leur garantissent des soins privilégiés, la situation semble perdurer. Notre journaliste affectée au secteur de la santé, Sara Champagne, l'a découvert sans vraiment le chercher lorsqu'elle a eu recours d'urgence à un médecin de famille, un dimanche matin. Interpellée, la Régie de l'assurance maladie du Québec (RAMQ), qui vient encore de décréter illégale la vente de forfaits dans les cliniques qui offrent des services assurés, a indiqué qu'elle ouvrira une autre enquête.

Sara Champagne LA PRESSE

La petite se plaint d'avoir mal à une dent. Une molaire qui branle. Ibuprofène. Elle va mieux, tout semble banal.

Réveil au beau milieu de la nuit. La situation se corse. On allume pour constater qu'elle a la main couverte de sang. Elle est blanche comme un linge. Elle ne s'est pas coupée; le sang provient de son oreille. Elle refuse catégoriquement d'aller à l'hôpital. On prend sa température, et Charlotte se recouche après avoir nettoyé ses mains.

Petit matin. Ce n'est pas beau, on ne voit même pas le fond de l'oreille tellement il y a de sang coagulé. Il faut voir un médecin.

Il y a bien ce service en ligne, Bonjour santé, qui a déjà fait l'objet de reportages et qui dirige les patients vers une clinique sans rendez-vous le jour même, moyennant 15$. La Régie de l'assurance maladie du Québec (RAMQ) a déjà indiqué qu'elle analyse le service et qu'il n'est pas jugé illégal. Selon des sources, la Régie et la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec étudient même le moyen d'en faire un service public. Pourquoi ne pas l'essayer?

Le service est d'une efficacité renversante. Quelques clics, une carte de crédit, et on se retrouve une heure et demie plus tard dans la salle d'attente de la Polyclinique 1212, au centre-ville de Montréal, rue Saint-Mathieu.

Le directeur de la clinique, Stéphane Simon, prend la carte d'assurance maladie de Charlotte et la mienne. Il pose les questions d'usage sur l'état de santé de la petite. Il fait passer un nourrisson mal en point avant une patiente. Quelques minutes plus tard, le médecin de famille, le Dr Harry Kadoch, examine la fameuse oreille. Otite. Tympan perforé. Il prescrit des antibiotiques et des gouttes de cortisone pour la douleur. «La fièvre devrait tomber d'ici à demain», assure-t-il, avant de donner les conseils d'usage et de remplir une requête afin que le pédiatre revoie la petite dans quelques jours.

À la sortie de la clinique, on nous invite dans un local derrière la salle d'attente. M. Simon explique que le Dr Kadoch est un jeune médecin et qu'il peut prendre de nouveaux patients. Moyennant 189$ par année, il offre un forfait assurant une prise en charge complète: consultations de 45 minutes, service de garde médicale téléphonique avec réservation de plages horaires, carte indiquant notre groupe sanguin.

Il parle aussi de l'accès garanti à des spécialistes, tant en cardiologie qu'en orthopédie, de même que pour des examens spécialisés. De façon plus générale, il parle de la difficulté d'obtenir des soins au Québec et remet un dépliant de ses services, dans lequel les tarifs ne sont pas indiqués.

Vérifications à venir

Interrogé par La Presse au lendemain de cette visite, le porte-parole de la RAMQ, Marc Lortie, a rappelé que des enquêtes ont déjà démontré des irrégularités dans les forfaits vendus par des coopératives de santé et des cliniques médicales. «À moins que la clinique soit complètement privée, dit-il, c'est illégal de payer à l'avance pour des soins de santé. On va se pencher sur le cas de cette clinique, on va vérifier tout ça.» M. Lortie n'a pas confirmé qu'il avait reçu d'autres signalements concernant cette clinique, mais, selon nos sources, ce ne serait pas le premier.

Le même jour, une adjointe administrative de la Polyclinique1212 a rappelé pour demander si on avait pensé à l'offre et si on allait adhérer au forfait. Bonjour Santé envoie également un formulaire par courriel pour s'enquérir de notre degré de satisfaction.

Joint plus tard par La Presse, Stéphane Simon a défendu sa clinique dans un contexte où près d'une personne sur quatre n'a pas de médecin de famille au Québec. Il estime que sa pratique forfaitaire est légale et qu'il revient «à chacun de décider pour lui». Il a aussi insisté pour dire que les patients reçoivent des soins même s'ils n'adhèrent pas au forfait.

15 $ par mois

«Ça revient à 15$ par mois, fait-il remarquer. À ce prix-là, c'est nous, les perdants. Vous savez, les gens ne se posent pas de questions quand ils veulent un pavillon de jardin. Je pense qu'il faut arrêter d'attendre après l'État. Juste cette semaine, on a pris en charge quatre patients inscrits sur la liste du Guichet d'accès pour la clientèle orpheline. Une clientèle vulnérable. Nous ouvrons une ou deux fois par mois le dimanche, et je peux vous dire que nous ne facturons à nos patients aucun service qui est couvert par l'assurance maladie.»

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Des cas contrevenant à la loi

Dans les dernières années, la RAMQ a mené plusieurs enquêtes sur des cliniques qui proposent des soins moyennant une cotisation annuelle. Trois enquêtes concernant des coopératives de santé ont permis à la Régie de conclure que «le paiement à l'avance d'une cotisation annuelle sous forme de forfait de services médicaux contrevient à la Loi sur l'assurance maladie.» Puis, en janvier dernier, à la suite d'un reportage diffusé en 2010 à l'émission La facture, à Radio-Canada, la RAMQ a conclu que la clinique Plexo MédiClub, de Montréal, offrait trois forfaits qui ne respectaient pas les dispositions de la loi. Les patients qui en feront la demande à la Régie obtiendront un remboursement. Le gouvernement a créé un comité de travail pour se pencher sur les forfaits qui font actuellement l'objet d'enquêtes, mais au cas par cas. La loi pourrait éventuellement être précisée.