Les services de santé vont-ils trop loin dans leur promotion de l'allaitement? Après la polémique créée par la publicité de Mahée Paiement, plusieurs mères et infirmières ont confié à La Presse leur désarroi devant l'absolutisme de certains tenants de l'allaitement maternel. Et si le vrai tabou, c'était le biberon?

Mis à jour le 24 oct. 2012
Anabelle Nicoud LA PRESSE

Tout disposait Emmanuelle* à allaiter.

Infirmière dans un hôpital certifié «ami des bébés» de la région montréalaise, la jeune femme a toujours été convaincue des bienfaits de l'allaitement.

Dans son travail, elle a répété à de nombreuses reprises à ses patientes qu'aucun obstacle ne peut venir à bout de leur capacité d'allaiter.

Mais toutes ses certitudes se sont écroulées le jour de son accouchement.

«J'ai eu un accouchement de merde. J'ai vraiment tout eu, il ne manquait que l'hémorragie», se souvient-elle.

Exténuée, Emmanuelle ne parvient ni à donner le sein ni à tirer son lait, en dépit des conseils parfois trop insistants de ses collègues.

«J'aurais aimé qu'on me dise: "Ça ne marche pas, prends le biberon." Ça m'aurait soulagée», dit-elle.

Sa propre expérience a remis en question ses certitudes, mais aussi les pratiques en vigueur à son lieu de travail. «C'est du brainwashing!»

«Dans la formation, on nous dit que si les parents ne posent pas de questions sur le biberon, on ne peut pas leur en parler. Je crois qu'on n'a presque plus le choix. Dès qu'une mère arrive, on dit: "Ça va être un allaitement." On ne peut pas ne pas l'essayer. Mais je trouve parfois que c'est de l'acharnement.»

Valoriser l'allaitement

«Peut-être qu'on sent une pression, mais ce n'est pas la philosophie qu'on encourage», répond Francine Trickey, responsable du secteur tout-petits et jeunes de la direction de santé publique de l'agence de la santé et des services sociaux de Montréal.

Le Québec, qui a longtemps accusé un retard en la matière, encourage vivement l'allaitement maternel. De nombreuses études démontrent en effet les bienfaits de l'allaitement pour les mères et les nouveau-nés: le lait maternel diminue les incidences ou la gravité de certaines maladies, ainsi que les probabilités d'infection des voies respiratoires. Mieux: plus il dure longtemps, plus l'allaitement exclusif est bénéfique pour la santé des tout-petits.

Le ministère de la Santé gère ainsi depuis 2008 l'initiative Hôpitaux amis des bébés, une certification internationale dont jouissent ici une vingtaine d'hôpitaux et de CSSS.

Pour qu'un établissement soit reconnu «ami des bébés», au moins 75% des bébés qui y naissent doivent être nourris exclusivement de lait maternel pendant leur séjour de naissance (ce taux est actuellement de 52% dans l'ensemble des lieux de naissance du Québec).

«Dans un établissement certifié, les professionnels sont formés pour aider les mamans à allaiter. On va respecter et soutenir les mamans. La philosophie, c'est de faire connaître les bienfaits de l'allaitement», explique Mme Trickey. Le biberon et le lait maternisé (la «formule»), eux, disparaissent de la carte.

«On connaît les bienfaits de l'allaitement, on ne parlera pas des bienfaits de la formule», poursuit Mme Trickey.

Omerta

Pourtant, certaines femmes se sentent négligées, voire méprisées, quand elles ont recours au biberon et au lait maternisé. «Il y a quasiment une omerta sur le biberon et le lait en poudre», déplore Marie-Claude*.

La jeune femme a accouché au CSSS Pierre-Boucher il y a plus d'un an. Une expérience qu'elle qualifie d'horrible. Au terme d'un accouchement qui a duré 22 heures, sa fille ne parvenait pas à prendre le sein. Il lui a fallu bien des souffrances avant qu'une infirmière ne lui conseille, «à demi-mot», de passer au biberon.

Sortie de l'hôpital, elle s'est malgré tout épuisée, pendant plusieurs semaines, à tirer son lait pour nourrir sa fille. «Pour moi, le lait en poudre, c'était du poison. J'étais brainwashée, comme toutes les mamans.»

Elle ne s'est résignée à arrêter qu'au bord de la dépression, mais elle s'est heurtée à un manque de ressources et d'information sur le lait en poudre. Lequel choisir? Quelle est la meilleure tétine? Comment stériliser un biberon? Jamais, dans les cours prénatals de son CLSC, cette option n'avait été abordée.

«C'est aberrant. Est-ce qu'on peut avoir accès à de l'information, au moins?», s'indigne-t-elle aujourd'hui.

Infirmière dans un CLSC «ami des bébés» en région, Véronique* s'explique elle aussi bien mal qu'on ne parle plus du biberon et du lait maternisé dans les cours prénatals: «Ça n'a aucun sens de ne plus en parler alors qu'il y a plein de choses à dire et plein de choses auxquelles il faut faire attention.»

Même si l'option «biberon» est bien présente dans les pages du guide Mieux vivre avec notre enfant de la grossesse à deux ans de l'INSPQ, Véronique ne connaît aucune ressource qui informe les femmes sur ce sujet. «Je pense qu'il faut respecter le choix des femmes», juge-t-elle toutefois.

Mais la Santé publique ne l'entend pas de cette oreille.

«On aime mieux dire "décision éclairée" que "libre choix", explique Francine Trickey. Libre choix, ça donne l'impression que les deux sont équivalents. Alors que nous, on dit: l'allaitement, c'est le meilleur, mais si ce n'est pas la voie que la mère peut prendre, il faut respecter ça.»

«Comme on sait, aujourd'hui, que fumer n'est pas bon quand on est enceinte, que ça a un impact sur la santé du bébé, la mère sait que les formules, c'est moins bon», poursuit-elle, avant d'admettre que de comparer le tabagisme au lait maternisé est «peut-être un peu gros comme exemple».

Décision éclairée ou libre choix?

Féministe, bientôt mère de son deuxième enfant, Marianne Prairie regrette que les femmes soient culpabilisées quand elles n'allaitent pas. «Avoir le libre arbitre, ça continue dans l'allaitement», estime-t-elle.

C'est aussi l'avis de Julie Miville-Dechêne, présidente du Conseil du statut de la femme. «Oui, c'est une excellente tendance d'inciter les mères à allaiter, dit-elle. Mais nous croyons que la femme doit garder le contrôle de son corps. La maternité et l'allaitement font partie du corps des femmes. Inciter à allaiter, c'est bien. On ne peut pas être contre la vertu. Mais je m'oppose à ce qu'il y ait trop de pression. Le système de santé va trop loin en valorisant un moyen plutôt que l'autre.»

Un message qui passe... ou pas

Ironiquement, parmi les couples où la mère n'allaite pas, ceux qui sont les plus imperméables aux discours pro-allaitement des professionnels de la santé sont ceux qui ont recouru au biberon par choix.

À l'inverse, ceux qui en souffrent le plus sont ceux qui voulaient allaiter, mais qui ont dû y renoncer en raison de difficultés indépendantes de leur volonté, observe Francine de Montigny, professeure au département des sciences infirmières de l'Université du Québec en Outaouais, qui travaille depuis 10 ans sur la question des pères et de l'allaitement.

«Ce groupe est le plus vulnérable aux pressions. C'est une histoire qu'ils doivent expliquer durant toute la première année de vie de leur enfant. C'est un constat d'échec, même si ce n'est pas un échec.»

Selon elle, le message de santé publique pour l'allaitement gagnerait à être nuancé.

«Oui, l'allaitement est important, oui, le lait maternel est le meilleur. Mais à la fin, ce qui compte, c'est la relation parent-enfant. Sur une base scientifique, on en arrive à croire, comme professionnel de la santé, que l'allaitement est ce qu'il y a de mieux dans la vie des parents. Mais c'est important de mettre en perspective notre rôle, qui est d'accompagner les parents dans l'ensemble de leur vie. Oui, l'alimentation est importante, mais ce n'est pas l'unique besoin de l'enfant.»

* Prénoms fictifs