Le président de l'Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM), le Dr Tarik Möröy, s'inquiète du fait que de moins en moins de recherches fondamentales «libres» sont financées au pays, au profit des recherches «ciblées». Selon le Dr Möröy, le Canada, par ses choix politiques, se lance sur une pente dangereuse qui limitera les découvertes et l'innovation faites au pays.

Ariane Lacoursière LA PRESSE

15% des projets financés

Chaque fois qu'une centaine de demandes de bourses sont faites en recherche fondamentale libre dans les principaux concours canadiens, seulement une quinzaine de projets sont acceptés, estime le Dr Möröy, qui déplore que de bonnes candidatures doivent être refusées, faute d'argent. «Les fonds pour la recherche fondamentale libre diminuent, alors que les fonds pour la recherche fondamentale ciblée augmentent», dénonce-t-il.

Selon le Dr Möröy, la recherche fondamentale libre est essentielle puisqu'elle équivaut à «chercher une aiguille dans une botte de foin, sauf qu'au lieu de trouver l'aiguille, on trouve la fille du fermier». «Il faut donner la chance aux chercheurs de trouver des résultats étonnants. Si on les confine trop, on n'y arrivera pas», dit-il.

Par exemple, le biologiste français Jules Hoffman, qui vient de remporter le prix Nobel de médecine, a découvert un important mécanisme du système immunitaire humain en analysant une simple question biologique sur des mouches à fruits. Ses découvertes ont notamment permis aux médecins de mieux comprendre et traiter les chocs septiques. «Si on avait demandé à M. Hoffmann de trouver ce qui se cachait derrière les chocs septiques, il ne l'aurait peut-être pas trouvé», note le Dr Möröy.

Selon lui, le Canada réduit depuis quelques années les fonds consacrés à la recherche libre. «C'est un choix politique. L'Europe fait de même. C'est plus facilement défendable devant la population de donner des fonds de recherche pour un sujet précis en recherche ciblée. C'est dommage», plaide le Dr Möröy.

Au contraire, des pays comme la Chine et le Brésil investissent beaucoup dans la recherche libre. «Ils veulent se développer. Je pense que si les pays riches sont si riches aujourd'hui, c'est parce qu'ils ont eu un bon développement grâce à des découvertes fondamentales», souligne le Dr Möröy.

Exode des cerveaux

Parce qu'il est de plus en plus difficile pour les chercheurs de trouver du financement pour la recherche fondamentale libre, certains craignent un exode des cerveaux hors du Canada. Aux États-Unis, le phénomène est déjà commencé. Des laboratoires de recherche ferment leurs portes. Les scientifiques s'exilent. «Je n'ai pas de preuves pour dire si, oui ou non, cet exode a commencé ici. Mais si ça arrive aux États-Unis, ça pourra arriver ici», soutient le Dr Möröy.

Le scientifique en chef du Québec, Rémy Quirion, croit lui aussi que «le financement de la recherche libre est une priorité, c'est la condition essentielle au développement des connaissances». Mais il ajoute que le financement de la recherche libre «représente [encore] la grande majorité des bourses et des subventions allouées par les Fonds de recherche du Québec». À l'Institut de recherche en santé du Canada, on indique qu'environ 70% des sommes allouées chaque année vont à la recherche libre contre 30% à la recherche ciblée et que cette proportion varie très peu d'une année à l'autre.