Najoie El-Hage est inconsolable. En pleurs, elle fait les 100 pas dans le modeste appartement qu'elle partageait depuis quelques mois avec son frère à Laval. Ce dernier, Mahboub El-Hage, a abattu hier son ex-conjointe Jinane Ghannoum, avant de retourner l'arme contre lui.

Hugo Meunier LA PRESSE

Tiraillée entre la tristesse, la colère et l'incompréhension, Mme El-Hage est durement secouée par la tragédie impliquant son frère. «Il a vécu 16 ans avec sa femme. Il refusait le divorce. Il aimait sa femme et ses enfants!», lance, la voix entrecoupée de sanglots, Mme El-Hage, en parlant de l'auteur du drame âgé de 57 ans. 

Dans la pièce aux murs blancs, deux amis étaient venus la soutenir. En retrait, une petite cage à oiseaux est suspendue au plafond, près des photos de famille accrochées au mur.

 

Selon Mme El-Hage, son frère ne supportait tout simplement pas d'être séparé de ses enfants.

 

C'est l'aîné des trois enfants du couple, âgé de 15 ans, qui a retrouvé ses parents sans vie au sous-sol d'un bungalow de la Place de Mézières, dans un quartier tranquille de Laval-des-Rapides. Mahboub El-Hage n'habitait plus avec sa famille depuis la rupture du couple en août dernier.

Après la rupture, la relation du couple jusqu'alors sans histoire s'est sérieusement détériorée. La femme a porté plainte à quelques occasions pour des épisodes de violence conjugale

Les policiers se sont d'ailleurs présentés à quatre reprises sur les lieux avant la tragédie. Accusé de menaces, d'agression armée et de bris d'engagement, le père de famille devait se présenter en cour le mois prochain

 

Mais Najoie El-Hage est catégorique: des restrictions trop strictes de la cour qui empêchaient son frère de voir ses enfants ont contribué au drame. «Elle (Mme Ghannoum) a porté plainte pendant neuf mois pour violence conjugale, mais c'était des mensonges. Elle voulait l'éloigner de la maison. Il se garait à proximité le matin pour voir ses enfants prendre l'autobus avant d'aller à l'école», croit Mme El-Hage.

 

La police de Laval assure que les conditions de remise en liberté du père de famille l'empêchaient de se présenter à la maison mais pas de voir ses enfants.

 

Selon Najoie Mahboub, son frère était autorisé à voir ses enfants une journée par semaine et devait payer une pension alimentaire onéreuse.

 

Secoué par son divorce, ce dernier avait quitté quelques temps son emploi de chauffeur de taxi. «Il ne pouvait plus travailler. J'ai quitté mon travail d'éducatrice pour suivre un cours de taxi et l'aider à ramasser de l'argent», explique Najoie El-Hage.

 

Malgré la colère, Mme El-Hage avoue que tout le monde est victime dans cette tragédie, à commencer par les trois enfants aujourd'hui orphelins.

 

Sur l'ordinateur derrière elle, des photos d'eux et de son frère en des jours plus heureux défilent d'ailleurs en boucle à l'écran.

 

Tout au long de la journée hier, des proches de la famille de Jinane Ghannoum ont défilé chez le frère de la victime, où les trois enfants de cette dernière ont trouvé refuge. Ce dernier a préféré ne pas commenter les douloureux événements pour le moment.

 

Une femme de coeur

 

«On travaillait avec elle hier. Je n'ai pas dormi de la nuit», murmurait ce matin, la gorge nouée, une collègue de travail de Jinane Ghannoum.

 

La femme de 38 ans était employée au soutien à la clientèle à la caisse Desjardins du Marigot, située sur le boulevard Concorde.

Le retour au travail a été brutal pour les employés de l'endroit. À leur arrivée au bureau, plusieurs étaient en larmes, se tenaient par la main et s'enlaçaient.

 

Tous pleuraient Jinane Ghannoum, décrite comme une femme de coeur, très appréciée de ses collègues.

 

À l'intérieur de la caisse populaire, l'ambiance était lourde.

Le directeur de la caisse, Gilles Aubé, a expliqué que ses employés souhaitaient vivre leur deuil ensemble, loin des projecteurs. «Ils sont très tristes. Les gens sont tissés serrés ici», a souligné M. Aubé.

 

Mme Ghannoum occupait son poste depuis quelques années. La tragédie a pris tout le monde par surprise. «Elle travaillait hier et tout allait bien», a ajouté le directeur.

 

Des démarches ont déjà été faites par la caisse pour apporter un soutien psychologique aux employés. «Comme dans une famille, on va essayer de se rapprocher», a résumé Gilles Aubé.

 

Du côté de Co-Op taxi Laval, l'employeur savait peu de choses sur Mahboub El-Hage, puisque les chauffeurs sont des travailleurs autonomes. «Il était ici depuis 2003. Il avait dit qu'il se séparait, mais il avait peu de contacts ici», a lancé André Desjardins.

 

Les chauffeurs de la compagnie croisés en ville se sont pour leur part fait avares de commentaires. «C'était un gars correct, pas méchant du tout», a laissé tomber l'un d'eux, posté devant le métro Montmorency.

 

Manque de protection

 

Plusieurs femmes ont très peur ce matin au Québec, estime pour sa part Rolande Clément, à la tête du Regroupement provincial des maisons d'hébergement et de transition pour femmes victimes de violence conjugale. Une centaine de ses ressources existent au Québec pour offrir de l'aide aux femmes battues et leurs enfants.

 

«La femme (Mme Ghannoum) a manqué de protection, c'est l'évidence même. La peur augmente chez les femme aujourd'hui», déplore Mme Clément.

 

Selon elle, le système judiciaire doit à tout prix trouver une meilleure façon d'évaluer le niveau de dangerosité des hommes qui ont des antécédents de violence envers leurs femmes. «Il (M. El-Hage) a proféré des menaces de mort et n'a pas respecté une ordonnance de la cour. Les acteurs du système judiciaire doivent tenir compte de ça, c'est leur rôle», croit Rolande Clément.

Quatre drames familiaux ont secoué le Québec depuis le début de l'année. Un pacte de suicide a d'abord fauché la vie d'un homme et de ses trois enfants au début de janvier à Saguenay. La mère de famille, Cathie Gauthier, a survécu au drame.

Le cardiologue Guy Turcotte est accusé d'avoir assassiné ses deux enfants dans une résidence de Piedmont avant d'essayer de mettre fin à ses jours en ingurgitant une dose de médicaments, en février.

Puis, ce matin une mère de 43 ans aurait vraisemblablement tué son fils de neuf ans avant de retourner l'arme contre elle à Saint-Élie, en Mauricie.