Charles Taylor accueille avec tiédeur le projet de loi 94 sur les accommodements raisonnables dans l'administration publique. «Ça ressemble à une tentative de neutraliser les demandes plus fortes de l'opposition pour ménager la chèvre et le chou. Mais on ne s'attaque pas au vrai problème», a soutenu le philosophe dans une entrevue accordée à La Presse sur son plus récent ouvrage, L'Âge séculier. L'entretien sera publié demain dans nos pages.

Paul Journet LA PRESSE

Le projet de loi fait suite aux audiences de la commission sur les accommodements raisonnables, que le philosophe a présidée avec Gérard Bouchard. Il oblige les employés de l'administration publique - y compris ceux des écoles et des hôpitaux - à travailler «à visage découvert». On cible ainsi le voile intégral (burqa et niqab) sans le nommer. Les accommodements sont permis à condition qu'ils ne nuisent pas à la sécurité, à la communication ou à l'identification. Le hidjab, la kippa et le crucifix sont également permis. Le projet de loi pose les principes de la neutralité de l'État et de l'égalité homme-femme.

La Commission des droits de la personne et de la jeunesse a dit craindre les «effets dommageables» du projet de loi. M. Taylor croit quant à lui que le projet de loi «ne fera peut-être pas de tort». Ce qui l'inquiète, c'est ce qui l'a motivé: «Il peut y avoir de bonnes raisons de vouloir que les employés de l'administration publique aient le visage découvert. Ce qui est malsain, c'est de stigmatiser un petit nombre de femmes. Le voile intégral ne se propagera pas, il ne changera pas notre culture. Il n'y a pas de danger. Il faudrait se calmer, sinon on risque de créer un repli identitaire chez ceux qu'on veut intégrer.»

Un leader nécessaire

Au lieu de ce projet de loi, M. Taylor préférerait qu'un leader appelle au calme et au dialogue, mais il ne se fait pas d'illusions à ce sujet: «J'espère que ce ne sera pas mal interprété, mais il y a une telle chose que le charisme politique... Je m'imagine qu'un René Lévesque pourrait changer les mentalités aujourd'hui, dire directement: «Que faites-vous à stigmatiser ces gens?» Mais on ne voit pas de leader avec un tel charisme aujourd'hui. Je ne veux pas blâmer les politiciens. Chacun doit juger de sa capacité de convaincre. Si un politicien se cassait la gueule en tenant ce discours, ça n'améliorerait pas les choses.»

Le philosophe se dit «déçu» de voir que le PQ a «pris le relais de l'ADQ» pour mettre ces questions de l'avant.