Persuadé que des pays tels que la Russie tenteront de s'ingérer dans le déroulement de la prochaine campagne électorale, le gouvernement Trudeau met sur pied une équipe restreinte de hauts fonctionnaires ayant comme mandat précis d'évaluer et de dénoncer rapidement toute manoeuvre étrangère pouvant porter atteinte à l'intégrité du scrutin fédéral prévu en octobre, a appris La Presse.

Mis à jour le 30 janv. 2019
JOËL-DENIS BELLAVANCE LA PRESSE

Cette équipe de cinq mandarins sera dirigée par le greffier du Conseil privé, Michael Wernick, et elle sera composée également des sous-ministres de trois ministères névralgiques (Sécurité publique, Justice et Affaires étrangères) ainsi que du conseiller à la sécurité nationale et au renseignement au bureau du premier ministre.

L'équipe, qui sera aux aguets durant toute la durée de la campagne électorale, devra intervenir dans les plus brefs délais en s'appuyant sur les recherches visant à détecter des cyberattaques et des campagnes de propagande étrangères, menées par le Groupe de travail sur les menaces en matière de sécurité et de renseignement liées aux élections (GTMSRE).

Récemment constitué, le GTMSRE est composé d'agents de la Gendarmerie royale du Canada (GRC), du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), du Centre de la sécurité des télécommunications (CST), et d'experts du ministère des Affaires étrangères.

Après 18 mois de consultations, d'analyse et d'évaluation, la ministre des Institutions démocratiques, Karina Gould, annoncera aujourd'hui le train de mesures que mettra en oeuvre le gouvernement Trudeau à quelques mois du scrutin fédéral afin de « protéger la démocratie canadienne et lutter contre l'ingérence étrangère ».

Pour l'occasion, la ministre Gould sera accompagnée du ministre de la Sécurité publique, Ralph Goodale, qui est responsable de la GRC et du SCRS, et du ministre de la Défense nationale, Harjit Sajjan, de qui relève le CST.

« Si quelque chose se produit durant la campagne, les Canadiens pourront avoir confiance que les bonnes personnes ont décidé de rendre cette information publique, que cette information est exacte et que l'annonce qui est faite n'est pas de nature partisane », doit affirmer la ministre Gould en conférence de presse ce matin, selon des informations obtenues par La Presse.

Immixtion de la Russie aux États-Unis

Les mesures qui seront annoncées par la ministre aujourd'hui ont été élaborées en tenant pour acquis que des pays comme la Russie vont tout faire pour s'ingérer dans la prochaine campagne électorale, indique-t-on dans les coulisses. On souligne d'ailleurs que le régime de Vladimir Poutine s'est immiscé dans la campagne présidentielle aux États-Unis en 2016, ouvrant la voie à la victoire du républicain Donald Trump aux dépens de la démocrate Hillary Clinton, et que des pirates informatiques russes se sont aussi livrés à de telles activités, à moindre échelle, durant la campagne électorale au Canada en 2015.

L'équipe de hauts fonctionnaires devra agir en respectant le protocole public en cas d'incident critique lié aux élections, qui fixe les balises pour dénoncer toute forme d'ingérence étrangère.

La ministre Gould doit aussi proposer aujourd'hui que des représentants soient nommés par chacune des formations politiques reconnues par Élections Canada afin de tenir des séances d'information confidentielles sur les menaces qui pourraient toucher leurs partis, telles que le risque de piratage de leur système informatique qui contient des informations secrètes et leur banque de données, par exemple.

La lenteur des géants du web

D'ici quelques semaines, le gouvernement Trudeau prévoit aussi lancer une vaste campagne de sensibilisation auprès des Canadiens et un appel à la vigilance afin de contrer les risques que représentent les fausses nouvelles durant une campagne électorale.

Selon nos informations, le gouvernement Trudeau commence à s'impatienter devant la lenteur des géants du web, tels que Facebook et Twitter, à adopter des mesures concrètes pour combattre le fléau que représente la désinformation sur les médias sociaux.

De passage à Québec vendredi dernier, le premier ministre Justin Trudeau a carrément accusé Facebook et d'autres géants du web de miner les fondements des démocraties un peu partout dans le monde, s'insurgeant contre le fait que ces entreprises empochent de colossaux profits aux dépens des médias traditionnels alors qu'elles ne produisent aucun contenu journalistique crédible.

La ministre Gould a d'ailleurs rencontré les dirigeants de Facebook et de Twitter afin de bien leur faire comprendre les attentes du gouvernement canadien à leur égard en prévision du scrutin fédéral.

Pour l'heure, le temps manque pour réguler ces entreprises afin qu'elles s'assurent de la véracité, de l'authenticité et de la provenance des informations qu'elles diffusent sur leur plateforme, indique-t-on. Mais Ottawa pourrait serrer la vis après les prochaines élections si ces entreprises ne lèvent pas le petit doigt pour corriger la situation.

« Certaines plateformes ont été manipulées pour diffuser de fausses informations et créer de la confusion, et cela risque de mener les gens à délaisser le processus démocratique. Nous sommes préoccupés par le risque que représente la manipulation qui est faite en ligne pour l'intégrité de notre scrutin. Comme point de départ, nous exigeons un engagement de la part des entreprises à la tête des médias sociaux à mettre en oeuvre au Canada des changements qu'elles ont déjà mis en oeuvre dans d'autres pays », doit affirmer la ministre aujourd'hui, toujours selon nos informations.