Le gouvernement de Justin Trudeau aurait fait certaines «extrapolations» en annonçant les «engagements» de sociétés indiennes à créer 5800 emplois au Canada, selon des informations obtenues par La Presse. Le bureau du premier ministre défend ses chiffres avec vigueur.

Maxime Bergeron LA PRESSE

Le cabinet de M. Trudeau a par exemple indiqué que Tata Consultancy Services (TCS) comptait embaucher 2738 personnes « en raison de l'expansion de ses activités au Canada au cours des trois à cinq prochaines années ». Cela représente presque la moitié des emplois annoncés par le premier ministre à Bombay la semaine dernière, pendant sa mission diplomatique en Inde.

Or, une source interne du géant indien, informée des discussions, affirme à La Presse que TCS ne s'est jamais engagée formellement sur un nombre aussi précis de nouveaux emplois.

« Ce n'est pas un chiffre dont TCS a fait part à qui que ce soit. »

« TCS a parlé du nombre d'emplois créés depuis trois à cinq ans, et peut-être qu'ils ont extrapolé à partir de cela, mais il n'y a eu aucun plan spécifique de créer exactement 2700 emplois d'ici trois à cinq ans », poursuit cette source.

Ce nombre apparaît vraisemblable, compte tenu de la croissance de TCS au Canada depuis 27 ans, mais il n'a jamais été confirmé, insiste notre source.

CONNU DEPUIS 2016

Dans un communiqué officiel, le bureau du premier ministre a annoncé la signature de « 66 nouveaux contrats et accords commerciaux » évalués à 1 milliard de dollars. Le document mentionne notamment « l'intention » de la société Fairfax India Holdings Corporation of Canada d'acquérir 51 % de la Catholic Syrian Bank Ltd, transaction évaluée à 200 millions.

Cette entente avait obtenu une approbation des autorités réglementaires indiennes en décembre 2016, a rapporté l'agence Bloomberg à l'époque. Les négociations ont connu des rebondissements au cours des 14 mois suivants, jusqu'à ce que le bureau de Justin Trudeau annonce l'entente la semaine dernière.

EXPERTS DIVISÉS

Jusqu'à quel point des chiffres basés sur une estimation, ou encore des investissements déjà connus, peuvent-ils être présentés comme de nouvelles annonces par le gouvernement dans le cadre d'une mission économique ? Deux experts consultés par La Presse se sont montrés divisés sur la question.

Patrick Leblond, professeur agrégé à l'École supérieure d'affaires publiques et internationales de l'Université d'Ottawa, souligne que les chiffres annoncés dans de telles missions ne sont « pas calculés de façon scientifique » et s'apparentent davantage à des « chiffres bruts ».

Il estime que le gouvernement pourrait faire preuve de davantage de précision dans la façon dont sont décrits les engagements financiers. « Ce qui est dommage, c'est qu'on ne mentionne pas le degré d'incertitude par rapport à tout ça. On présente ça comme du cash, alors que ce n'est pas du cash. »

Le professeur Ari Van Assche, directeur du département d'affaires internationales à HEC Montréal, dit pour sa part que regrouper une série d'annonces plus ou moins récentes dans le cadre d'une mission diplomatique est pratique courante partout dans le monde.

« Généralement, les gens d'Affaires mondiales Canada font un bon travail, ils ne sortent pas des chiffres de leur chapeau, mais peut-être que leurs extrapolations sont plus favorables que la réalité, a-t-il avancé. C'est toujours important de donner plus de détails, parce que sinon, tu vas créer des visions un peu incorrectes. »

LE BUREAU DU PREMIER MINISTRE DÉFEND LES CHIFFRES

Au bureau du premier ministre, on fait valoir que le chiffre de 5800 emplois a été déterminé « en fonction des conversations et des renseignements fournis par les entreprises indiennes ayant des investissements prévus au Canada ». Les discussions ont été menées de longue haleine par le Service des délégués commerciaux du Canada, différents ministères et cabinets de ministres.

Toutes les entreprises concernées, tant du côté indien que du côté canadien, ont dû produire une lettre d'intention et approuver les chiffres diffusés par la suite, ajoute-t-on. Précisons que le nombre de nouveaux emplois prévus chez TCS (2738 postes) n'apparaissait pas dans le communiqué officiel du bureau du premier ministre. Il a été fourni ultérieurement à La Presse, après une demande de renseignement.

Une porte-parole de Justin Trudeau a indiqué que deux ministres - Navdeep Bains et François-Philippe Champagne - avaient rencontré des représentants de Tata Sons et TCS depuis 2016, et que les chiffres fournis avaient été confirmés par le directeur du marketing. « Ils prévoient une croissance interne (croissance des activités et des bureaux existants au Canada) pour maintenir le taux de croissance actuel pour les trois à cinq prochaines années, ce qui équivaut à 2738 emplois », avance-t-on.

« Comme mentionné dans le communiqué de presse, nous avons annoncé des engagements de la part d'entreprises qui, selon elles, mèneront à la création de plus de 5800 emplois au Canada, a fait valoir Chantal Gagnon, porte-parole au bureau du premier ministre. La liste des transactions et investissements pouvant être annoncés a été élaborée en travaillant avec le haut-commissariat en Inde et les compagnies concernées. »