(Ottawa) Le gouvernement Trudeau résilie les contrats en suspens accordés à Supermax Healthcare Canada pour l’approvisionnement de gants en nitrile parce que son fournisseur malaisien est soupçonné d’avoir recours au travail forcé dans la fabrication d’équipements de protection individuelle.

Publié le 15 janvier
Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse

La Presse a appris que le ministère des Services publics et de l’Approvisionnement n’a toujours pas reçu les conclusions des audits qui avaient été promis pour tirer au clair les allégations selon lesquelles l’entreprise Supermax Corp de la Malaisie aurait recours au travail forcé. Ces audits devaient lui être remis à la fin de novembre.

En date du 30 septembre dernier, Supermax Healthcare Canada, division canadienne de Supermax Corp, a obtenu l’équivalent de 240 millions de dollars en contrats du gouvernement fédéral depuis le début de la pandémie.

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Le centre de distribution de Supermax, à Longueuil

« Le gouvernement du Canada procède à la résiliation de ses contrats existants avec Supermax Healthcare Canada pour l’approvisionnement de gants en nitrile. Aucune autre livraison n’a été acceptée ou payée par le Canada après novembre 2021 », a indiqué dans un courriel à La Presse Stéfanie Hamel, porte-parole du ministère des Services publics et de l’Approvisionnement.

« Compte tenu de la gravité des allégations et du délai prévu avant l’obtention des résultats finaux de l’audit, le gouvernement du Canada a décidé, et Supermax Healthcare Canada a accepté, de mettre fin par consentement mutuel aux deux contrats existants pour la fourniture de gants en nitrile », a-t-elle ajouté.

Il a été impossible de connaître vendredi la valeur des deux contrats résiliés.

Supermax Healthcare Canada, qui a pignon sur rue à Longueuil, a aussi décroché des contrats totalisant 330 millions de dollars du gouvernement du Québec pour l’achat d’équipements de protection individuelle durant la crise sanitaire. Mais Québec assure n’avoir plus de contrat actif avec l’entreprise depuis quelques mois.

Allégations de travail forcé

En octobre dernier, la U. S. Customs and Border Protection a décidé de saisir des gants jetables fabriqués par Supermax Corp et ses filiales à tous les points d’entrée aux États-Unis après avoir été mise au courant des allégations de travail forcé.

Le travail forcé est considéré comme une forme moderne d’esclavage par l’Organisation internationale du travail, agence spécialisée de l’ONU.

Au Canada, le gouvernement Trudeau a décidé de suspendre la livraison des contrats un mois plus tard, soit en novembre, dans la foulée de la décision des autorités américaines, même si des allégations similaires avaient été portées à son attention au début de janvier 2021.

À l’époque, le ministère des Services publics et de l’Approvisionnement avait demandé à six fournisseurs s’approvisionnant en gants de la Malaisie, dont Supermax Healthcare Canada, de fournir des informations démontrant qu’ils s’acquittaient de leurs responsabilités en matière de travail et de droits de la personne.

Le Ministère avait décidé de maintenir les contrats conclus avec Supermax Healthcare Canada après avoir reçu des explications sur ses pratiques, ses politiques, ses stratégies d’audit et d’enquête ainsi que sa conformité aux normes internationales.

Mais la démarche des autorités américaines a forcé Ottawa à exiger à nouveau des comptes. Supermax Corp s’était notamment engagé à embaucher une firme indépendante pour enquêter. En tout, trois audits devaient être menés. L’un d’entre eux devait être remis au gouvernement fédéral en novembre. Cela n’a pas été fait.

« Incompétence »

Le député conservateur Pierre Paul-Hus a soutenu que le gouvernement fédéral avait manqué à ses obligations dans cette affaire.

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Le député conservateur Pierre Paul-Hus

« Depuis le début 2021, c’était un fait connu ici et ailleurs dans le monde que cette entreprise était impliquée dans le travail forcé. C’est inacceptable que le gouvernement du Canada se soit fermé les yeux et ait signé des contrats liés à des entreprises qui font appel à l’esclavage humain. C’est plus que de l’aveuglement volontaire, c’est de l’incompétence de la part de la ministre. C’est clair qu’il y a eu un manque de diligence », a-t-il affirmé.

Le chef adjoint du Nouveau Parti démocratique, Alexandre Boulerice, s’est montré tout aussi critique.

C’est une bonne nouvelle que les contrats sont résiliés. Mais comment cela se fait-il qu’une telle erreur ait été commise au départ ? Aussi, il faut prendre les mesures qui s’imposent pour éviter que cela ne se reproduise. Nous avons des engagements internationaux. Il faut les respecter », a-t-il dit.

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Alexandre Boulerice, chef adjoint du Nouveau Parti démocratique

Dans une déclaration transmise à La Presse, Supermax Healthcare Canada a confirmé la résiliation des contrats et indiqué que les résultats des audits indépendants en cours dans les installations malaisiennes de Supermax Corp ne pourraient être remis qu’au printemps.

« Ces contrats concernent strictement les gants provenant des manufactures malaisiennes visées par les allégations américaines et gérées par le fournisseur Supermax Corp. Ce sont uniquement ces installations et non celles de Supermax Healthcare Canada qui font actuellement l’objet d’un processus d’audits indépendants. »

On tient aussi à souligner que le gouvernement fédéral ne suspend pas sa relation d’affaires avec Supermax Healthcare Canada pour les autres équipements de protection individuelle, notamment les masques chirurgicaux produits dans ses installations de Longueuil. « Supermax Healthcare Canada peut toujours participer aux appels d’offres du gouvernement canadien pour d’autres produits. »

Supermax Healthcare Canada est détenue à 67 % par la société mère, en Malaisie, et à 33 % par son vice-président exécutif, Sylvain Bergeron, un résidant de Lac-Brome, au Québec.