Gérer le Québec quand on traverse une crise sociale ou politique ? Dans l’histoire récente, tous les premiers ministres ont trouvé sur leur route des écueils importants. Mais aucune crise n’a même approché en gravité celle que traverse depuis le mois de mars François Legault.

Denis Lessard Denis Lessard
La Presse

(Québec) Dès le début de la pandémie, l’avertissement est venu d’une voix forte et claire de l’Organisation mondiale de la santé. L’un de ses dirigeants, le DMichael Ryan, exhortait les décideurs publics à ne pas tergiverser dans leur lutte contre la COVID-19. « Vous devez bouger rapidement. Si vous attendez la décision parfaite, vous allez perdre la bataille », prévenait l’épidémiologiste irlandais, qui s’était fait connaître dans la guerre à l’Ebola.

On n’a pas eu besoin de le dire deux fois à François Legault : la paralysie est le pire ennemi, a-t-il conclu, il faut décider même sur la base d’informations imparfaites. Déjà, comme politicien, il était du genre impatient, celui qui voulait toujours presser le pas. Tout au long de la crise sans précédent que traverse aujourd’hui son gouvernement, il est celui qui aime mieux poser un geste que d’attendre que toutes les conditions soient réunies au goût des scientifiques.

Lors des réunions matinales avec les médecins de la Santé publique, Horacio Arruda, Richard Massé ou Eric Ritvak, on constate vite que les connaissances des scientifiques progressent lentement à l’égard de ce nouveau virus, jusqu’alors inconnu. Les informations sont souvent parcellaires ou ne font tout simplement pas consensus. Les responsables de la Santé publique refusent de se prononcer tant que l’information n’est absolument pas complète. Or, s’il avait fallu attendre un avis écrit avant de mettre le Québec « sur pause », on l’attendrait peut-être encore.

C’est pourquoi, le printemps dernier, François Legault a mis entre parenthèses 40 % de l’économie du Québec, avant même que la machine, son administration, soit prête – l’annonce était faite et on cherchait encore, au Conseil exécutif, la liste des secteurs jugés essentiels et des commerces touchés. La « machine » lui avait demandé 24 ou 48 heures avant de procéder à cette annonce.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

François Legault, premier ministre du Québec

En pensant toujours au DRyan, François Legault a décidé au contraire de fermer immédiatement, quitte à s’ajuster par la suite. De toute façon, on allait constater que cette liste était progressivement ajustée au fil des jours. Fermer l’économie, c’était toute une décision pour cet apôtre du développement des affaires.

François Legault a eu un moment de doute, surtout quand il s’est rendu compte que le Québec se démarquait par cette stratégie ; l’adhésion des autres gouvernements a plus tard dissipé ces appréhensions.

Même incertitude, même doute quand on s’est demandé s’il fallait rouvrir les écoles en mai ; bien peu d’États en Amérique du Nord avaient fait de même. En dépit de l’ampleur de la deuxième vague, l’atmosphère était différente, cet automne, au cabinet de François Legault. Au printemps, le commando COVID-19 avait l’impression d’avoir bien peu de prise sur l’évolution de la pandémie. On manquait de kits de dépistage, et François Legault a reçu comme un coup de poing la catastrophe du CHSLD privé Herron dans l’Ouest-de-l’Île.

Depuis, le rapport intermédiaire de la protectrice du citoyen, Marie Rinfret, a mis au jour toute l’atrocité des conditions vécues par les résidants des CHSLD le printemps dernier. « Au printemps, on avait un grand sentiment d’impuissance, on avait beaucoup de problèmes dans notre angle mort dont on n’était pas informés », explique son bras droit, Martin Koskinen.

Dans l’entourage du premier ministre, on souligne que M. Legault n’a pas perdu le sommeil, cet automne, en raison des manifestations antimasques et des ultimatums de propriétaires de centres d’entraînement, convaincu dès le début que ces mouvements resteraient marginaux.

Mois après mois, le cercle de décision s’est rétréci ; en décembre, les gestes étaient décrétés par François Legault et son chef de cabinet Martin Koskinen. L’érosion de l’ascendant des autorités sanitaires a progressé inexorablement.

Le bureau d’Horacio Arruda a été à un jet de pierre de celui de François Legault jusqu’à l’été. Il est depuis rentré dans ses terres au Ministère.

Yves Gendron, sous-ministre à la Santé, a été remplacé par Dominique Savoie, qui n’avait jamais travaillé à ce ministère. Danielle McCann est aussi sortie du réseau où elle avait fait toute sa carrière. Les réunions d’abord quotidiennes de François Legault avec la Santé publique sont devenues sporadiques, cet automne. Le fossé est clairement apparu début décembre ; Horacio Arruda a révélé que la fermeture des salles à manger des restaurants, décrétée par François Legault, n’avait pas été demandée par la Santé publique.

M. Legault est avide d’informations sur la situation, sur l’état de la pandémie aux États-Unis et en Europe. Chaque jour, il lit attentivement l’infolettre que diffuse le New York Times sur la COVID-19. Il écoute CNN et les bulletins d’information européens. Ces informations facilement accessibles sont à la source d’une frustration lancinante de François Legault. Il a été dès le début passablement irrité par le manque de clairvoyance, d’« intelligence sanitaire » des autorités fédérales.

Dans les échanges téléphoniques hebdomadaires, du point de vue scientifique, Justin Trudeau, leader d’un pays du G7, n’a pas souvent été en tête de la parade ; François Legault en a appris davantage en épluchant la presse étrangère. Illustration de cette indolence d’Ottawa : l’hésitation fédérale à fermer la frontière avec les États-Unis, et les délais tolérés avant que soient établies des règles strictes sur le retour des ressortissants canadiens.

M. Legault a fait preuve du même empressement quand est venue l’heure de fermer les écoles. Encore au début de décembre, il a décidé de devancer la décision quant au plan pour les Fêtes. Après avoir fait miroiter quatre jours de rassemblements, puis réduit à deux le nombre de rassemblements possibles, il a fermé la porte à double tour, une semaine avant l’échéance du 11 décembre publiée par la Santé publique. Les scientifiques auraient préféré attendre, avoir un tableau complet.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Horacio Arruda et François Legault

Ce sentiment d’urgence aura été la source de volte-face embarrassantes. Pendant des semaines, avec Horacio Arruda, François Legault a négligé l’importance du port du masque comme geste barrière. Il faut dire qu’à l’époque, l’immunologue américain Anthony Fauci tenait le même discours. Un autre aller-retour ? Québec ne croyait pas à la contamination communautaire avant de constater que c’était un vecteur important de la transmission de la maladie. La Santé publique de Montréal épouse la thèse de la propagation possible par aérosols, tandis qu’à Québec, on reste dans le dogme des gouttelettes. Au chapitre aussi des essais et erreurs : Québec disait ne pas croire aux vertus de l’application Alerte COVID proposée par le gouvernement Trudeau. Il s’est ravisé depuis.

Puis, il y a eu les tâtonnements : le défi des 28 jours, qui en sont devenus 56, le contrat moral avec la population que le gouvernement a dû, à contrecœur, déchirer lui-même. Il se défend en expliquant avoir suivi la voie tracée par la Santé publique, mais le parcours des derniers mois montre que François Legault tire ses propres conclusions, souvent même avant que le DArruda ait tracé la ligne. Rapidement, d’ailleurs, il a nuancé ces ultimatums, des idées de communicateurs plus que de médecins. Mais François Legault et Martin Koskinen gardent depuis le début les yeux rivés sur les sondages, que le gouvernement et la CAQ ont multipliés depuis le début de la pandémie.

À quelques reprises, en entrevue, M. Legault s’est dit littéralement obsédé par cette crise, par l’importance de l’impact de ses décisions, pour les citoyens, pour les commerçants, pour les élèves.

Insomnies et doutes ; ses proches conseillers, dont Martin Koskinen, chef de cabinet du premier ministre, ne cachent pas que les décisions, des sauts dans le vide, souvent sans filet, sont source d’insomnies.

« Humainement, c’est très éprouvant de voir, tous les jours, le nombre des décès. Ça mine le moral et on a toujours un moment d’angoisse avant de recevoir le rapport quotidien de la Santé publique », résumait M. Koskinen, il y a quelques jours.

Fruit de ces réflexions nocturnes, rappellent ses conseillers : un matin, François Legault a surpris son entourage en soutenant qu’il fallait recruter 10 000 nouveaux préposés aux bénéficiaires, un objectif que plusieurs trouvaient carrément utopique. Souvent à la réunion du matin, M. Legault arrive avec une liste de questions sur papier quadrillé, fruit de ses cogitations de la veille et même de la nuit précédente.

Ce sentiment d’urgence, François Legault l’avait bien avant la pandémie. En quelques heures, au début de l’année 2019, il a décidé de retirer son portefeuille à la ministre de l’Environnement MarieChantale Chassé. On avait songé à Ian Lafrenière pour les dossiers autochtones dès la formation du gouvernement, en octobre 2018, mais la rétrogradation de la titulaire Sylvie D’Amours a été décidée en moins d’une semaine. Idem pour le remaniement qui a fait passer Danielle McCann de la Santé à l’Enseignement supérieur. Même avant de devenir premier ministre, il avait pris à peine quelques minutes pour écarter le candidat de la CAQ dans une partielle dans Louis-Hébert. Il voulait mettre Geneviève Guilbault à la place ; la victoire de la jeune candidate a été la bougie d’allumage de la victoire du parti aux élections générales un an plus tard.