(Ottawa) Le premier ministre Justin Trudeau admet trois jours plus tard qu’il est déçu de la décision d’Air Canada d’abandonner une trentaine de dessertes au pays. En même temps, il s’en remet à la compagnie aérienne pour continuer de desservir les régions une fois que l’économie le permettra.

Catherine Lévesque et Julien Arsenault
La Presse canadienne

Son homologue québécois, lui, est un peu plus pressé.

De passage en Outaouais, vendredi après-midi, le premier ministre du Québec, François Legault, a dit que son ministre des Transports, François Bonnardel, est déjà en discussions avec Air Canada. M. Legault soumet aussi l’idée de placer en concurrence différentes compagnies aériennes et de leur demander une fréquence et un tarif raisonnables pour pallier aux services manquants dans certaines régions.

« On est ouverts à donner une subvention à une des compagnies aériennes parce que pour moi, c’est un service essentiel d’avoir du transport dans toutes les régions du Québec. Donc, on n’exclut rien », a déclaré M. Legault, flanqué de deux élus de la région, son ministre Mathieu Lacombe et le député Robert Bussière, lors d’une conférence de presse.

Le premier ministre du Québec est cependant resté prudent sur cette idée évoquée par M. Bonnardel, dans plusieurs médias, de mettre sur pied une entreprise aérienne pour les régions du Québec délaissées par Air Canada.

Lors d’une autre conférence de presse dans la région, quelques heures plus tôt, M. Trudeau n’avait pas offert de pistes de solutions concrètes pour venir en aide aux régions mises à mal par la décision d’Air Canada de suspendre 30 dessertes régionales intérieures et de fermer huit escales à des aéroports régionaux canadiens, dont quatre au Québec.

Le transporteur avait notamment évoqué l’« impact dévastateur » de la crise sanitaire sur ses activités pour expliquer sa décision, mardi dernier.

« On sait qu’Air Canada profite des liens les plus profitables aux pays, mais on s’attend aussi à ce qu’ils desservent des personnes qui vivent dans des régions plus éloignées. C’est donc quelque chose qu’on espère qu’ils vont pouvoir (se) remettre à desservir ces secteurs-là, ces régions-là au fur et à mesure que l’économie commence à reprendre », a déclaré M. Trudeau en marge de sa visite à la banque alimentaire Moisson Outaouais, vendredi matin.

« Je pense que […] nous allons devoir ajuster nos façons de faire à cause de la crise actuelle, mais aussi pour l’avenir. Il y a des choses qui vont changer et on va travailler avec les autres paliers de gouvernements, avec les industries, y compris l’industrie aérienne, pour voir comment on peut remplir les besoins immédiats, mais comment on va avoir un pays plus résilient, plus fort et plus juste dans les années à venir », a-t-il ajouté.

Cette décision d’Air Canada a été condamnée par des acteurs économiques et politiques, tous paliers confondus, et force les principaux concernés à se pencher sur l’avenir du transport aérien régional.

Une « cellule de crise » a notamment été mise sur pied jeudi par l’Alliance de l’industrie touristique du Québec (AITQ), la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ), le Réseau québécois des aéroports (RQA) et l’Union des municipalités du Québec (UMQ). Elle se réunira plusieurs fois au cours des prochaines semaines pour rencontrer les transporteurs aériens qui desservent déjà les régions et pour évaluer différents modèles d’affaires.

En entrevue avec La Presse canadienne, Isabelle Dostaler, doyenne de la faculté de gestion de l’Université Memorial à Terre-Neuve et spécialiste des questions de l’aéronautique et du transport aérien, a soumis l’idée, comme M. Legault l’a fait, que des petits transporteurs puissent prendre de l’expansion.

« Est-ce que c’est de s’en aller vers un modèle où Air Canada s’occupe du transport international ? Pourquoi on ne créerait pas une entreprise d’État qui transporterait les passagers canadiens dans les régions où il y aurait un arrangement avec Air Canada pour que le prix total d’un voyage de Sept-Îles vers la Chine (avec escale via Montréal) soit le même qu’avant ? » se questionne-t-elle.

Or, le maintien d’un service aérien convenable passera-t-il obligatoirement par la contribution financière des gouvernements ?

« Est-ce qu’on veut uniquement des centres urbains ou on veut maintenir des régions, leur permettre de s’épanouir et d’exister ? Est-ce qu’on veut occuper le territoire ? Si on veut ça, c’est sûr qu’il y a une part de l’argent de l’État qui doit aller aider. Il ne faut pas oublier la notion de juste prix. C’est sûr que ça ne peut pas être gratuit. C’est sûr que l’éloignement a un coût et la question à se poser est : qui doit supporter ce coût ? Ce ne peut pas seulement être les contribuables », fait valoir Mme Dostaler.

Le directeur du groupe d’études en management des entreprises en aéronautique à l’UQAM, Mehran Ebrahimi, est d’avis que l’argent public doit servir à maintenir l’infrastructure pour maintenir une activité économique, qui, elle, pourra rapporter aux régions. Il se demande qui, dans les faits, pourrait faire de l’argent là où la densité de population est faible.

« Il faut que l’argent public soit là de la même manière que l’argent public est là pour maintenir le métro de Montréal. Sinon il faut faire nos adieux et se dire que nous n’aurons pas de développement régional », explique M. Ebrahimi.