(Ottawa) Depuis deux ans, le Parti vert bouscule l’échiquier politique sur la scène provinciale. Il s’apprête maintenant à en faire autant sur la scène fédérale. La victoire sans appel du candidat vert Paul Manly, lundi soir, dans la circonscription de Nanaimo-Ladysmith, en Colombie-Britannique, à l’occasion de la dernière élection partielle possible avant la tenue du scrutin du 21 octobre, est un signe que les plaques tectoniques bougent.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Cette victoire historique permet au Parti vert de doubler ses effectifs à la Chambre des communes. La chef du Parti vert Elizabeth May, qui a fait son entrée aux Communes en 2011, n’est désormais plus la seule à porter le message de sa formation politique, qui obtient en moyenne 10 % dans les sondages nationaux depuis quelques mois, le double des appuis obtenus aux élections de 2015.

Paul Manly, qui est chercheur, cinéaste et spécialiste des communications, a terminé la soirée avec 37,3 % des suffrages, loin devant ses adversaires du Parti conservateur (24,8 %) et du Nouveau Parti démocratique (23,1 %). La candidate du Parti libéral Michelle Corfield est arrivée quatrième, récoltant un maigre 11 % des appuis, malgré une visite du premier ministre Justin Trudeau durant la campagne. Le Parti populaire du Canada de Maxime Bernier a dû se contenter de 3 % des voix. Le taux de participation a frisé les 41 %, un score plus élevé que la moyenne durant les élections partielles.

« La vague verte prend de l’ampleur », s’est exclamée Elizabeth May, visiblement aux anges, dans les heures qui ont suivi l’annonce des résultats officiels confirmant que le Parti vert avait arraché cette circonscription au NPD.

Qu’il s’agisse d’une vague ou d’une simple vaguelette, elle aura de lourdes conséquences pour les troupes de Justin Trudeau aux prochaines élections. 

Car si cette tendance se maintient, elle annonce l’éclatement de la coalition d’électeurs que le premier ministre a réussi à assembler aux dépens du NPD et du Parti vert en 2015. Cette coalition lui a permis de mettre fin au régime conservateur de Stephen Harper et de prendre le pouvoir.

Hier, la maison de sondage Abacus Data a dévoilé les résultats de son dernier coup de sonde imposant sur plus de 4000 répondants au pays. En plus de placer le Parti conservateur en tête des intentions de vote avec 34 %, trois points de pourcentage de plus que le Parti libéral, la firme tire deux conclusions alarmantes pour les troupes de Justin Trudeau. D’abord, le taux de satisfaction du gouvernement libéral, à 32 % seulement, a atteint son plus bas niveau depuis son arrivée au pouvoir. Il s’agit d’une chute de 10 points de pourcentage en cinq mois, signe que l’affaire SNC-Lavalin a causé des dommages importants aux quatre coins du pays. Ensuite, la coalition d’électeurs dits progressistes qui a été favorable aux libéraux durant les trois premières années de son mandat est en train de se désagréger à cinq mois de l’échéance électorale.

« Le Parti libéral est à la traîne derrière les conservateurs parce qu’une proportion importante (46 %) des électeurs qui l’ont appuyé dans le passé accordent aujourd’hui leur appui à un autre parti ou refusent d’appuyer les libéraux à nouveau cette année », écrivent les dirigeants de la firme Abacus Data, Bruce Anderson et David Coletto.

Après s’être tranquillement taillé une place respectable dans plusieurs provinces, le Parti vert commence donc à jouer les trouble-fête sur la scène nationale.

Le Parti vert détient la balance du pouvoir en Colombie-Britannique, où il appuie le gouvernement minoritaire néo-démocrate depuis deux ans. Le Parti vert a fait élire trois députés à l’Assemblée législative du Nouveau-Brunswick l’automne dernier.

En Ontario, le chef du Parti vert Mike Schreiner a permis à sa formation politique de faire son entrée pour la première fois à Queen’s Park l’an dernier en remportant la victoire dans la circonscription de Guelph. Le mois dernier, le Parti vert a écrit une nouvelle page d’histoire en devenant l’opposition officielle à l’Île-du-Prince-Édouard — une première au pays.

Durant la campagne fédérale, ces élus provinciaux comptent donner un coup de main aux troupes d’Elizabeth May, ouvrant ainsi la voie à une nouvelle brèche au sein de la coalition qui a permis aux libéraux de prendre le pouvoir il y a quatre ans.

Alors que la session parlementaire tire à sa fin — il ne reste que cinq semaines de travaux parlementaires du premier mandat du gouvernement Trudeau —, les libéraux ont passé une partie de la journée à analyser hier cette cuisante défaite dans cette circonscription de la Colombie-Britannique.

Le premier ministre a tenté de faire contre mauvaise fortune bon cœur en disant que les résultats de cette élection partielle démontrent que les Canadiens sont « préoccupés par les changements climatiques, et il faut qu’on continue à agir de façon concrète ».

Il a souligné à juste titre que la dynamique des élections générales est tout autre que celle qui prévaut durant une élection partielle. « On va travailler encore plus fort dans les mois à venir pour s’assurer que les Canadiens choisissent un gouvernement qui va pouvoir lutter contre les changements climatiques, et pas juste un parti », a-t-il dit avant de présider une réunion de son cabinet.

Mais alors qu’il tente de préserver ses acquis sur son flanc gauche, d’aucuns s’attendent à ce que le gouvernement Trudeau relance la controverse entourant sa décision d’acheter le pipeline Trans Mountain de la société américaine Kinder Morgan pour la somme de 4,5 milliards de dollars l’an dernier afin d’en tripler la capacité.

Le cabinet doit prendre une décision au sujet des travaux d’agrandissement de ce pipeline avant le 18 juin. Les béliers mécaniques pourraient être à l’œuvre dès cet été. Le premier ministre a maintes fois soutenu que ce projet est « dans l’intérêt national », afin de dénicher de nouveaux marchés à l’étranger au pétrole albertain issu des sables bitumineux. L’approbation du projet risque de donner de nouvelles munitions au Parti vert et au NPD, qui dénoncent quotidiennement les priorités du gouvernement Trudeau dans le dossier de l’environnement — un enjeu qui mobilise les jeunes et les milléniaux.

Elizabeth May n’était pas la seule hier à se réjouir de cette victoire. Le chef du Parti conservateur Andrew Scheer jubilait tout autant. La division du vote sur le flanc gauche pourrait lui faciliter grandement la vie quand il se présentera devant les électeurs à l’automne.

« À défaut de l’emporter nous-mêmes, une victoire du Parti vert est la meilleure nouvelle pour nous », a laissé tomber hier un stratège conservateur.