(Ottawa) Des organisations demandent au gouvernement fédéral et à la Ville de Vancouver d’arrêter le processus vers une éventuelle décriminalisation des drogues, affirmant que cette procédure exclut les utilisateurs. Ils exigent de recommencer sur de nouvelles bases.

Christopher Reynolds La Presse Canadienne

Dans une lettre adressée à la ministre fédérale de la Santé Patty Hajdu et aux groupes de travail de Vancouver et de la Colombie-Britannique sur la décriminalisation, une coalition de 15 organisations conclut que la proposition actuelle devrait être abandonnée immédiatement, car elle risque de reproduire les méfaits de la prohibition.

« Nous ne pouvons pas nous conformer au faux “modèle de Vancouver” en matière de décriminalisation et nous refusons d’être utilisés à des fins politiques », lit-on dans la lettre du groupe qui se porte à la défense des utilisateurs de drogue.

« Nous voulons la décriminalisation, mais à nos conditions, pas aux conditions de la police et des politiciens. »

Le groupe estime que la police joue un rôle surdimensionné dans l’élaboration du soi-disant modèle de Vancouver et que les seuils qui définissent la possession simple sont trop bas dans la dernière version soumise à Ottawa.

La lettre arrive après que le conseil d’administration du Vancouver Area Network of Drug Users (VANDU) eut annoncé son retrait du groupe de travail sur la décriminalisation de la Ville lundi. Une réunion matinale entre le groupe de travail et les responsables de Santé Canada a confirmé que la contribution du conseil « n’est pas prise au sérieux », a déclaré VANDU dans un communiqué.

La lettre ouverte précède également une proposition sur la décriminalisation qui doit être soumise au ministère fédéral de la Santé ce vendredi.

Santé Canada travaille actuellement avec Vancouver sur sa demande d’être exempté des dispositions pénales sur la possession simple de petites quantités de drogue.

Une crise meurtrière

Vancouver a été l’épicentre d’une crise des opioïdes qui a vu la Colombie-Britannique enregistrer un record de 1176 décès par surdose de drogues illicites en 2020 — le plus élevé jamais enregistré en une seule année. La Colombie-Britannique a également enregistré 7000 décès depuis qu’une urgence de santé publique a été déclarée en avril 2016.

Dans une déclaration envoyée par courriel, la ministre Hajdu a souligné que « la consommation de substances est un problème de santé, pas un problème moral ».

La police est l’une des « parties prenantes pertinentes », avec la régie régionale de la santé Vancouver Coastal Health, la Ville et la province, a-t-elle déclaré.

Le service de police de Vancouver a indiqué qu’il faisait partie du groupe de travail « qui a apporté sa contribution tout au long de ce processus », mais a adressé d’autres questions à la mairie.

La Ville et la province n’ont pas immédiatement répondu aux demandes de commentaires concernant la lettre ouverte de la coalition.

Le groupe suggère également au service de police de Vancouver de prendre du recul dans les discussions et recommande à la Ville de rehausser les seuils de ce qui constitue une simple possession. Selon le groupe, les citoyens doivent être autorisés à transporter certaines drogues pour un approvisionnement en quantité qui va au-delà de trois jours.

« La police, les responsables municipaux et les responsables de la santé se réunissent dans une salle et rédigent quelque chose, puis ils nous montrent le résultat alors qu’ils sont sur le point de l’envoyer à Santé Canada », a déploré mardi le représentant de VANDU, Garth Mullins, en conférence de presse.

« C’est un groupe de discussion… Mais ce n’est pas une conception participative », a-t-il observé. « C’est un régime de décriminalisation conçu par et pour la police, et c’est un cheval de Troie pour nous recriminaliser après sa mise en œuvre. »

Caitlin Shane, avocate à la Pivot Legal Society de Vancouver, craint qu’un modèle de décriminalisation défectueux ne crée un précédent préjudiciable pour les juridictions à travers le pays.

Des seuils plus bas sur ce qui constitue une simple possession signifient que les utilisateurs ne peuvent pas s’approvisionner pour plusieurs jours sans enfreindre le Code pénal.

Cela pourrait également nécessiter une interaction plus fréquente avec les fournisseurs, ainsi que le danger qui en découle, a déclaré Caitlin Shane.

« Ces seuils signifient que nous incitons en fait les gens à s’engager plus fréquemment dans ce système criminel parce qu’ils sont incapables d’acheter de plus grandes quantités. »

Les utilisateurs de drogues sont également confrontés à de plus grands dangers, car la troisième vague de COVID-19 oblige les sites de réduction des risques et les programmes de sensibilisation à limiter leurs services.

Des données en hausse

En Colombie-Britannique, les décès liés aux opioïdes synthétiques étaient en baisse depuis plus d’un an jusqu’en avril 2020, date à laquelle les chiffres mensuels ont régulièrement commencé à doubler comparativement à ceux de 2019.

Les décès liés aux opioïdes dans tout le pays pourraient grimper jusqu’à 2000 par trimestre au cours du premier semestre de 2021, dépassant de loin le sommet de près de 1200 au cours des trois derniers mois de 2018, selon une modélisation de l’Agence de la santé publique du Canada.

Les restrictions frontalières actuelles du Canada ont perturbé le flux de drogues illicites, et les vendeurs qui cherchent à étirer leurs approvisionnements limités sont plus susceptibles d’ajouter des adultérants potentiellement toxiques.

Des benzodiazépines ont été détectées dans des drogues en circulation dans certaines parties de plusieurs provinces. Les utilisateurs de ces drogues peuvent être difficiles à réveiller et lents à réagir à la naloxone-le médicament qui inverse les effets des surdoses d’opioïdes-et sont plus susceptibles de faire une surdose lorsque le fentanyl ou d’autres opioïdes sont également dans le mélange.

Le gouvernement de Colombie-Britannique a pris plusieurs engagements pour aider les consommateurs de drogues, notamment avec certains sites de consommation supervisée dans la province, ainsi que des sites de prévention des surdoses dans de nombreuses villes.

La ministre Hajdu a déclaré que l’accent mis par le gouvernement fédéral sur la réduction des méfaits comprend son soutien à la loi de 2017 sur les bons samaritains secourant les victimes de surdose, qui exempte les gens de poursuites après avoir appelé le 911 lors d’une surdose. Le gouvernement libéral a également financé des programmes qui visent à détourner les utilisateurs du système de justice pénale et à améliorer l’accès à des sites de consommation sécuritaires et à des options de traitement, a-t-elle noté.

Le travail d’Ottawa sur le dossier de la décriminalisation est « guidé par les besoins de santé des personnes qui consomment des substances » ainsi que par les recommandations de l’Association canadienne des chefs de police et des procureurs fédéraux, a-t-elle ajouté.