La mort du prince Philip, vendredi, rappelle que son fils Charles se rapproche un peu plus du trône britannique. Mais qui sait aujourd’hui que le prince héritier a pu, dans son enfance, parfaire son français auprès d’un jeune Montréalais dépêché dans l’intimité de la famille royale ?

Publié le 10 avr. 2021
Philippe Teisceira-Lessard
Philippe Teisceira-Lessard La Presse

La photo, prise en août 1959, est digne de la série The Crown. La princesse Margaret, sœur cadette de la reine Élisabeth II, observe les photographes de l’arrière de sa limousine, double rang de perles au cou et épagneul à ses pieds.

À son côté, un jeune militaire québécois avec qui elle vient de traverser l’Angleterre en train et en compagnie de qui elle voyagera en voiture de la gare locale jusqu’au château de Balmoral, la résidence écossaise de la monarchie.

Ce lieutenant de 27 ans catapulté au cœur de la famille royale britannique s’appelle Jean Lajeunesse. Pendant quelques mois à la fin des années 1950, le Montréalais est devenu le plus célèbre des professeurs de langue de la planète : il avait été choisi par la reine pour accompagner le jeune prince Charles – 11 ans à l’époque – pendant ses vacances d’été. En français seulement.

Son histoire, largement oubliée depuis six décennies, avait pourtant fait la manchette à l’époque. Des journalistes parisiens s’inquiétaient de la qualité du français qu’il transmettrait à Charles. Un caricaturiste imaginait le futur souverain apprenant des expressions québécoises. Des nationalistes québécois étaient déchirés entre leur rejet de la monarchie et l’hommage fait de facto au français de « la Belle Province ».

PHOTO ARCHIVES THE TIMES

Portrait de Jean Lajeunesse publié dans le Times de Londres

« Ce n’étaient pas des cours formels. C’était les vacances d’été du prince Charles, alors il ne fallait pas que ce soit trop structuré », se souvient Michèle Allard, la mère des enfants de Jean Lajeunesse. Chasse au cerf, pique-niques sur l’herbe et randonnées dans les Highlands au programme.

M. Lajeunesse et Mme Allard, fille d’un général canadien, se sont mariés en 1961, deux ans après le séjour du militaire au Royaume-Uni. Il est mort en 2009.

« Le Royal 22e Régiment avait choisi trois officiers. La reine et le prince Philip avaient interviewé les trois officiers et la reine l’a choisi au moment de sa visite à Québec » plus tôt en 1959, a expliqué Mme Allard en entrevue téléphonique.

C’est ainsi que le fils d’un pharmacien du Plateau Mont-Royal (installé au coin de Fabre et Laurier) s’est retrouvé à enseigner le français à l’héritier du trône.

« Un problème délicat »

Si l’histoire est surprenante en 2021, elle l’était encore plus en 1959 : un provincial d’un recoin de l’empire comme tuteur de français du prochain monarque, vraiment ?

Les journaux britanniques, qui épient les faits et gestes de la famille royale, s’intéressent évidemment au lieutenant Lajeunesse. Le Times publie son portrait, le London Daily Sketch titre en français « Maintenant il faut que Charles bosse », le Daily Mail prend un cliché de la limousine à bord de laquelle il arrive à Balmoral.

Mais rapidement, les médias français sautent aussi dans la mêlée. « Un problème délicat est cependant de savoir quel genre de français va être inculqué aux enfants royaux », s’interroge Le Monde dans son numéro du 12 août 1959. « Les Canadiens se targuent parfois de parler un français beaucoup plus pur que celui en usage sur les bords de la Seine ou de la Loire, continue le quotidien. Leur langue, où des survivances du dix-septième siècle se mêlent parfois à des mots américanisés, diffère tant soit peu du français tel qu’on le parle aujourd’hui à Paris. »

Un porte-parole de la reine cloue le bec des critiques, toujours dans Le Monde : « Le prince Charles sera un jour chef du Commonwealth. Aussi la reine estimerait que de pouvoir parler le français “comme au Canada” serait pour le prince Charles d’une très grande importance. »

Au Québec, on célèbre le lieutenant montréalais. Les journaux soulignent tous l’arrivée de Jean Lajeunesse à Balmoral, puis son départ. Le caricaturiste du Devoir, Normand Hudon, imagine le prince Charles demandant à sa « moman » ce que signifie l’expression « câlinne de binne ».

IMAGE ARCHIVES LE DEVOIR

Caricature de Normand Hudon, parue dans Le Devoir

Dans L’Action nationale, une revue nationaliste peu suspecte de penchants monarchistes, on souligne que « c’est probablement pour nous le moment de regarder notre langage du point de vue culturel et de considérer si vraiment nous devrons continuer à voir notre français avec dérision ». « Ce n’est pas par la façon que les autres peuples de langue française donnent à leur prononciation que nous devons juger si la nôtre est bonne », souligne la revue, exprimant un point de vue avant-gardiste pour l’époque.

Pas d’amourette royale

L’histoire de Jean Lajeunesse a réémergé cette semaine sur un groupe Facebook consacré à l’histoire de Montréal.

Un internaute, Dominique Bernier, y publiait des extraits d’une lettre envoyée à son propre père, Pierre Bernier, par Jean Lajeunesse en 1959, avec du papier à en-tête de Balmoral. Sur l’enveloppe : un timbre à l’effigie d’Élisabeth, celle avec qui le jeune militaire pique-niquait sur la pelouse du château.

PHOTO DOMINIQUE BERNIER

L’enveloppe contenant la lettre envoyée par Jean Lajeunesse, alors à Balmoral, à son ami Pierre Bernier

« Comment va le Don Juan de la rue Fabre ? », demandait d’entrée de jeu le lieutenant Lajeunesse. Ceux qui voudraient imaginer une amourette royale seront déçus : Jean Lajeunesse confie à son ami que, quant à lui, sa vie amoureuse est au point mort.

Il continue toutefois en chargeant son ami de retrouver une jeune femme de la rue Saint-Denis qui lui avait écrit à Balmoral sans toutefois préciser son nom de famille.

La lettre est datée du 8 septembre et signale le départ prochain de Jean Lajeunesse de Balmoral. Le militaire deviendra aide de camp du gouverneur général Georges Vanier plus tard la même année, avant de faire partie de missions de paix à Chypre, au Viêtnam et au Liban.

« Il a fait sa carrière toujours avec le Royal 22e Régiment », a expliqué Michèle Allard. Il a pris sa retraite comme major, un rang d’officier supérieur. « Ensuite, il a travaillé au gouvernement à Ottawa. »

A-t-il laissé derrière lui des photos de sa vie royale au château de Balmoral ? « Il a probablement brûlé ça », a expliqué Mme Allard. « Vous comprenez, on ne peut pas publier des photos de la reine qui fait un pique-nique… » Pas moyen non plus de savoir si le prince Charles était bon élève.

Jean Lajeunesse a accédé au cœur de la monarchie, mais n’en a pas dévoilé les coulisses. Pour cela, il nous reste The Crown.