La belle-mère de la fillette de Granby, qui a été déclarée coupable jeudi de meurtre au deuxième degré et de séquestration, a déjà été accusée de voies de fait contre l’enfant. Le jury n’était toutefois pas au courant de cette troublante information et ne savait pas non plus que le procès actuel a failli se conclure sans verdict.

Publié le 10 déc. 2021
Émilie Bilodeau
Émilie Bilodeau La Presse

En septembre 2017, alors qu’elle était en état d’ébriété, la belle-mère a tiré la fillette de 5 ans par les cheveux et l’a projetée au sol. L’enfant s’est rendue par elle-même dans un dépanneur pour demander de l’aide.

Les policiers ont visité le domicile de la fillette et sa belle-mère a été accusée de voies de fait graves. Celle-ci a plaidé coupable aux accusations et a obtenu une absolution inconditionnelle. Les policiers sont intervenus deux autres fois à la même adresse en 2017, mais aucune accusation n’a été déposée.

En 2017, un médecin s’est également demandé si l’enfant était enfermée dans sa chambre, selon un document judiciaire qui n’a pas été présenté au jury. Le spécialiste se posait ces questions, car la fillette aurait souffert d’une perforation de l’intestin et d’un gonflement de la vessie, selon une demande déposée au tribunal pour réviser sa supervision par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ).

Le médecin a souligné que la fillette vivait « un état de stress post-traumatique sous-jacent lié à la négligence ou à d’autres traumatismes non précisés qu’elle a vécus », selon un jugement du 30 mai 2018 de la Chambre de la jeunesse. Elle avait un retard de croissance, de scolarisation et de développement global, ajoutait-il.

Aussi, pendant le procès, il n’a pas été mentionné aux 14 jurés que la mort de la fillette avait mené à la Commission Laurent, sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse.

Requête en arrêt des procédures

Ce que le jury ignorait également, c’est que le procès a failli se terminer sans verdict, à deux reprises durant le processus judiciaire.

Dans un coup d’éclat, les avocats de la belle-mère ont déposé une requête en arrêt des procédures, le 25 novembre dernier. Ils ont fait valoir que la preuve transmise par la Couronne était « incomplète » et « fallacieuse ».

L’avocat MAlexandre Biron a tenté de convaincre le juge Louis Dionne que la Couronne savait depuis le mois d’août qu’elle voulait contester le témoignage de la consultante en pathologie Anny Sauvageau. Il a affirmé que les procureurs du Directeur des poursuites criminelles et pénales avaient omis de leur transmettre certains éléments de preuve à ce sujet, alors que la loi l’exige.

Le juge a entendu les arguments des deux parties pendant une journée entière avant de finalement rejeter la requête.

Aussi, au troisième jour du procès, MBiron a ouvert la journée en avançant qu’un média avait commis un outrage au tribunal en divulguant des informations que les jurés ne connaissaient pas. L’avocat a fait entendre, sans la présence du jury, un extrait d’une émission de radio en ligne. Les propos litigieux étaient émis par un avocat qui commentait la cause et non pas par un journaliste.

« On n’avait pas besoin de ça », a laissé tomber le juge Louis Dionne après avoir écouté l’émission. « Pour certains, les ordonnances de non-publication et les dispositions du Code, c’est comme si c’était écrit sur du papier de toilette », a-t-il ajouté, visiblement furieux.

Le juge a convoqué les jurés, un par un, pour s’assurer qu’ils n’avaient pas écouté l’émission de radio. Personne ne l’avait fait, donc le procès a repris son cours le lendemain matin.

Une fin de vie en enfer

Affamée. Enfermée. Ligotée. Les 24 témoins dans le procès de la belle-mère de la fillette de Granby ont révélé de troublants détails sur les heures qui ont précédé la mort de l’enfant de 7 ans. Retour sur les dernières heures de la victime en enfer.

Dimanche 28 avril 2019

9 h

Un bruit sourd réveille la maisonnée. « Elle est sur un meuble. Elle essaye de sortir par sa fenêtre », raconte le demi-frère de la fillette lors de son entretien avec les policiers. L’adolescent alors âgé de 14 ans affirme que « sa sœur » est tannée d’être dans sa chambre. Elle se plaint d’avoir envie d’uriner et d’avoir faim. Des meubles sont placés devant les deux fenêtres de sa chambre pour éviter qu’elle se sauve. La belle-mère se trouve alors à une rencontre des Alcooliques anonymes (AA).

10 h

Deux autres bruits retentissent à partir de la chambre de la fillette. « J’ouvre la porte. Elle n’est plus là. La fenêtre est ouverte. Je m’approche et elle a les deux fenêtres icitte [sur les joues]. Elle est suspendue dans le vide », poursuit le demi-frère. Lors du procès, l’adolescent répond aux questions des avocats par visioconférence pour éviter de se retrouver face à sa mère, qu’il n’a pas vue depuis son arrestation. Il affirme que sa sœur a uriné sur le plancher de sa chambre. Un « gros » bol de tofu et de salade lui est servi pour assouvir sa faim, dit-il.

18 h

Le demi-frère revient d’une sortie au cinéma. Il ne voit pas sa sœur. « Ils m’ont dit qu’elle était dans sa chambre » et qu’elle n’était pas sortie de la journée, raconte-t-il. Lors de son témoignage, la belle-mère affirme plutôt que la fillette a dîné avec sa famille, qu’elle a regardé des films pour enfants en après-midi et qu’elle a mangé des joues de bœuf pour le souper.

Lundi 29 avril 2019

1 h 40

La sonnette de la porte de Richard Samson, un voisin, retentit au beau milieu de la nuit. « J’ai ouvert la porte. J’ai entendu des petits bruits », a raconté M. Samson, pendant le procès. De son balcon, l’accusée lui crie : « Ah, Richard ! C’est [la victime] qui s’est échappée de sa chambre. Ça fait cinq minutes que je cours après. » M. Samson voit un homme qui raccompagne la fillette « qui pleurniche » vers sa maison. Lors de son témoignage, ce voisin raconte que la maison de l’accusée est toujours sans vie. « Les fenêtres sont toutes fermées. Les rideaux tous tirés. On ne voit pas les enfants. »

2 h

L’enfant est nue et dans tous ses états en entrant dans la maison, selon l’accusée. « Elle pleure. Elle dit qu’elle ne va pas recommencer, qu’elle veut sortir de sa chambre », dit la belle-mère lors de son témoignage. La femme installe un système d’alarme sur les fenêtres puis retourne regarder un film. Mais un meuble est encore déplacé dans la chambre de la fillette. L’enfant est alors enroulée dans du ruban adhésif, mais l’accusée affirme que ce n’est pas elle qui a amorcé la contention. Avant d’être attachée, la fillette est vêtue d’une chemise pour adulte, les manches nouées à l’arrière, comme une camisole de force.

4 h

La fillette bouge encore. Les petites jambes de l’enfant sont alors placées dans une tuque rose pour éviter que le ruban adhésif se colle contre sa peau, explique l’accusée. La belle-mère saisit les pieds de l’enfant, qui se débat. La femme affirme qu’elle participe à la contention parce qu’elle craint que l’enfant ne se blesse en attendant un rendez-vous en pédopsychiatrie, à 15 h. Au même moment, le demi-frère apparaît. Il voit sa sœur. « Elle avait les jambes et les bras attachés. Elle bougeait la tête », explique-t-il. La fillette le supplie : « Détache-moi, je promets que je ne me sauverai pas », entend-il.

8 h

La belle-mère est réveillée par un bruit. La fillette est en train de se détacher. « J’ai juste pris le tape et j’ai roulé autour du torse », raconte-t-elle, en pleurs, lors de son témoignage. « Et j’ai serré au niveau de son torse. » « Je ne peux pas dire le nombre de tours, peut-être une dizaine de tours », enchaîne-t-elle. Mais la fillette continue de sautiller. « Je l’ai couchée par terre. Dans l’autre sens, j’ai mis deux tours [de ruban adhésif] pour empêcher qu’elle puisse bouger », précise-t-elle en sanglots. « J’ai passé le tape sur ses cheveux et je l’ai dirigé vers les pieds. Et j’ai remonté. » Une fois l’enfant immobilisée, l’accusée fait parvenir un texto à un certain « Casablanca ». « Je l’ai attachée bin comme faut », écrit-elle. L’accusée nie avoir couvert la bouche et le nez de l’enfant.

Entre 10 h et 11 h

Un cri d’effroi réveille le demi-frère de la victime. C’est sa mère qui vient de découvrir la fillette inanimée. « Ma petite sœur, elle avait du scotch tape des pieds jusqu’à la tête, partout. Même sur la bouche, même sur le nez. Elle était recouverte de scotch tape », révèle-t-il lors de son témoignage crève-cœur. « C’était une momie. Tu ne la voyais pas à travers le tape. Il y avait plusieurs couches. Pas juste une. Plusieurs », ajoute-t-il. On lui demande de composer le 911, mais il est paralysé par la peur. Selon sa version, on lui ordonne de cacher le ruban adhésif, ce qu’il refuse de faire.

11 h 30

« Vite, une ambulance. La petite, elle ne respire plus. Rien. Elle est morte », lance une voix dans les premières secondes de l’appel au 911. « Elle ne respire plus, mais je ne sais pas depuis combien de temps », poursuit l’adulte en panique. D’autres voix affolées se font entendre dans l’enregistrement de moins de cinq minutes. Amélie Berville, l’opératrice au 911, demande si la trachée de l’enfant est obstruée par de la nourriture ou des vomissures. « Non, elle a manqué d’air. Je vais vous expliquer ça quand vous allez arriver », répond l’interlocuteur. Celui-ci éclate en sanglots à la fin de l’appel.

11 h 35

L’agent Martin Noël arrive le premier sur les lieux. Il est frappé par la chaleur dans la chambre de la fillette et par la disposition des meubles. La victime est nue et « rachitique », au milieu de la pièce, dit-il lors de son témoignage. Elle porte des marques aux jambes, aux bras et au bas du ventre. « Je me rends compte que le corps baigne dans un liquide qui semble être de l’urine et du vomi », explique-t-il. Quand le policier entame des manœuvres de réanimation, d’autres « points lui sautent aux yeux ». Il y a une boule de ruban gommé et une paire de ciseaux près du corps de l’enfant. Sa collègue Linda Harpin et l’ambulancière Kariane Royer livrent des témoignages similaires.

Midi

La petite patiente est transportée au Centre hospitalier de Granby, où elle est aussitôt menée vers une « salle de choc ». Huit minutes après son arrivée, le personnel médical parvient à réanimer son cœur, mais l’enfant est maintenue en vie grâce à un respirateur. La fillette pèse seulement 16,4 kg (36 livres), ce qui la situe dans le percentile 0 à 3. Le lendemain, à 22 h 35, les médecins ne peuvent faire autrement que de débrancher la fillette.

Réactions

« Placer l’enfant au centre des décisions »

Il est nécessaire de « placer l’enfant au centre des décisions » afin d’éviter les cas comme ceux de la fillette de Granby, soutient Jacques Moreau, professeur à l’École de travail social de l’Université de Montréal. À son avis, la recommandation de prioriser l’intérêt de l’enfant émise par le rapport de la commission Laurent sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse est arrivée « 20 ou 30 ans trop tard ». « On aurait dû faire ça bien avant », souligne-t-il. Si le lien développé avec l’enfant est important, il n’a pas à être de nature biologique, explique M. Moreau. « Ce qui importe est la qualité humaine du lien, l’amour porté à l’enfant, les soins donnés, l’affection, la reconnaissance et le fait de l’aider à construire sa personne et son estime de soi », dit-il. Mais avant tout, la stabilité est essentielle pour le développement des tout-petits, conclut le professeur.

Des courtes délibérations

Les quelques heures nécessaires pour arriver à un verdict permettent de présumer que « la preuve était convaincante pour le jury », avance Denis Gallant, associé principal du cabinet Roy Bélanger Avocats. « Le délibéré est généralement plus long, poursuit-il. On parle d’une semaine, de deux semaines ou de quelques jours. » À son avis, cela témoigne d’une bonne prise de notes de la part du jury. Ce dernier n’aurait « pas eu besoin de poser des questions additionnelles au juge ou de réécouter des passages des témoignages », ce qui prend plus de temps, explique-t-il.

Florence Morin-Martel, La Presse