Le plan dépassait tout ce qui avait été révélé à ce jour. L’ex-assistante de la mécène Phoebe Greenberg aurait échafaudé un stratagème destiné à voler la totalité du patrimoine de sa patronne, héritière d’une des plus grandes fortunes au Canada. La voleuse, liée à des proches du crime organisé, a été stoppée dans son élan après avoir détourné 22 millions. Un juge l’a condamnée à rembourser, lundi.

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

Dans un jugement rendu public lundi, le juge de la Cour supérieure David R. Collier détermine que Sandra Testa, ancienne assistante personnelle de Mme Greenberg, est une menteuse sans crédibilité.

« Le tribunal n’est pas souvent convaincu qu’un témoin ment sous serment. Même un témoin qui est jugé non crédible peut ne pas avoir l’intention d’induire la cour en erreur. Le cas présent est toutefois exceptionnel. Il n’y a aucun doute que Testa, face à une montagne de preuves incriminantes, a menti à la cour et tenté de l’induire en erreur », écrit le magistrat, en la condamnant à rembourser 12,3 millions à son ancienne patronne, plus 1 million pour rembourser ses frais juridiques.

Chiffres « étourdissants »

Héritière de l’empire immobilier Minto, Phoebe Greenberg est la fondatrice du Centre Phi, un incubateur de projets artistiques montréalais dont elle finance la grande majorité des activités avec ses fonds personnels. Sa famille est classée parmi les plus riches au Canada.

Le comptable de Mme Greenberg a sonné l’alarme en 2017, après avoir remarqué que ses dépenses avaient augmenté en flèche. Après quelques vérifications, la mécène avait découvert que son assistante était en train de dilapider ses fonds. Elle avait détourné 10 millions des comptes personnels de Greenberg, 5 millions des comptes du Centre Phi, en plus d’arranger le prêt de 7,5 millions de dollars de son ami, l’homme d’affaires Nabil Salaheddine, ancien propriétaire du restaurant La Champagnerie.

« Les chiffres sont étourdissants », affirme le juge dans sa décision.

Mme Greenberg a lancé une poursuite civile en 2017 pour récupérer son argent.

Selon la preuve exposée au procès, Mme Testa avait utilisé son accès aux finances de sa patronne pour faire des retraits en argent comptant à son profit, pour se faire des transferts d’argent, pour payer ses factures de cartes de crédit et celles de Nabil Salaheddine, pour verser des sommes importantes aux entreprises de ses connaissances, pour acheter des cadeaux luxueux et pour faire une trentaine de voyages autour du monde avec des amis, parfois en jet privé ou en yacht.

« Il est clair que Greenberg a été négligente dans la surveillance de ses finances personnelles », note le juge. Mais cela ne change pas le fait que Mme Testa a fait usage de « stratagèmes frauduleux ».

La Presse a déjà révélé que certains bénéficiaires des fonds détournés par Sandra Testa ont des liens avec le crime organisé.

C’est le cas de Carlo Farruggia, un homme lié à la mafia et aux Hells Angels, ainsi que d’une ancienne employée du Centre Phi, dont le père et le frère sont considérés comme des membres influents du crime organisé d’origine irlandaise à Montréal.

Quant au restaurateur Nabil Salaheddine, il se promenait avec 2,7 millions d’argent liquide dans un sac de sport, sans vouloir en révéler la source, et tentait d’obtenir auprès de Mme Greenberg un prêt qui donnerait une origine légale, légitime et retraçable à son argent. Un ami de M. Salaheddine, ancien trafiquant de drogue, a aussi bénéficié d’une partie des fonds par l’entremise de paiements à son entreprise.

PHOTO DÉPOSÉE À LA COUR

Sandra Testa lors d’un voyage dans les Alpes avec Nabil Salaheddine (à gauche) et Carlo Farruggia

Peur pour sa sécurité physique

Dans son jugement, le juge indique que Mme Testa avait des ambitions encore plus grandes. Un brouillon d’accord retrouvé dans l’ordinateur de Mme Testa prévoyait que Mme Greenberg cède à Nabil Salaheddine toutes ses parts dans l’entreprise BridgeGreen, la société de gestion de l’empire familial.

« Ce brouillon d’accord a apparemment pour objet de transférer l’entièreté de la fortune de Greenberg à Salaheddine », remarque le juge.

Mme Greenberg a expliqué dans son témoignage que lorsqu’elle a pris connaissance de ce plan, elle a eu peur pour sa sécurité physique. « On peut comprendre pourquoi », commente le magistrat dans son jugement.

Sandra Testa a essayé de plaider que toutes les dépenses avaient été autorisées par sa patronne. Mais personne n’a corroboré sa version.

Lorsque le juge lui a demandé d’apporter à la cour un disque dur sur lequel elle avait conservé des documents sensibles, Mme Testa s’est présentée avec un ordinateur dont la mémoire avait été soudainement rendue inaccessible. Des techniciens ont retracé l’historique de son utilisation : ses dernières recherches sur Google portaient sur la façon la plus efficace d’effacer des fichiers sans laisser de trace.

Des documents déposés en preuve montraient d’ailleurs que l’ancien employeur de Mme Testa, la multinationale Parmalat, l’avait aussi congédiée après une enquête interne qui l’avait reliée au détournement de 5,5 millions de dollars.

Le détail des finances actuelles de Mme Testa n’est pas connu, il n’est pas garanti qu’elle pourra payer tout ce qu’elle doit à Mme Greenberg.

Le juge a toutefois noté que selon la preuve, elle a conservé des liens avec Carlo Farruggia et Nabil Salaheddine. Elle travaillait encore tout récemment pour l’entreprise de membres de la famille Farruggia.

« Il y a des raisons de croire que les amis de Testa, qui ont reçu de généreux paiements et cadeaux, s’occupent d’elle », souligne-t-il.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Sandra Testa au palais de justice de Montréal, à l’occasion du procès

Un jugement qui empêche une récidive

Mme Greenberg n’a pas voulu dire lundi si elle comptait porter plainte et confier le dossier à la police, maintenant qu’elle a eu gain de cause au civil. « Je me réjouis que la Cour supérieure du Québec ait conclu que Sandra Testa a détourné plus de 15 millions de dollars et qu’elle ait été condamnée à rembourser la perte qu’elle nous a fait subir », a-t-elle dit dans une déclaration transmise à La Presse.

« Le jugement réfute aussi catégoriquement l’affirmation de Mme Testa selon laquelle j’étais au courant de ses activités et les avais autorisées », a-t-elle ajouté.

L’avocate de Mme Greenberg, MCara Cameron, du cabinet Davies, a souligné que le jugement empêcherait Mme Testa de répéter le même genre de manège. « Les crimes de type col blanc sont souvent soit réglés hors cour, soit non poursuivis dans toute leur ampleur. Je suis particulièrement fière du courage dont Mme Greenberg a fait preuve en allant jusqu’au bout et en veillant à ce que Mme Testa ne puisse plus faire de même à l’avenir », a-t-elle déclaré.