Le dépôt de graves accusations contre Mamadi III Fara Camara pour tentative de meurtre sur un policier tient à une bande vidéo à la résolution incertaine. Le lecteur jugera s’il s’agit d’une erreur humaine compréhensible ou alors d’une bourde impardonnable.

Patrick Lagacé
Patrick Lagacé La Presse

L’après-midi du jeudi 28 janvier, un policier aux contrôles routiers du SPVM intercepte un automobiliste. Il s’agit de Mamadi III Fara Camara, qui reçoit un constat de 500 $.

Pendant que l’agent retourne à son véhicule, faisant dos à l’automobiliste qu’il vient de sanctionner, il est attaqué. On le frappe à la tête. Une bagarre s’ensuit, pendant laquelle l’agent est désarmé. Le policier prend la fuite. Il se fait tirer dessus (il n’est pas atteint).

L’attaque a commencé devant le 700, boulevard Crémazie Ouest. J’y suis allé, jeudi. C’est une sorte de no man’s land. Le côté nord de la rue surplombe la voie de desserte de la Métropolitaine. Le côté sud consiste en un immeuble de logements et le coin de la rue Wiseman, qui débouche sur un quartier résidentiel.

Pour le policier attaqué, c’est limpide : il a été attaqué par le type à qui il venait de remettre un ticket. Il ne peut en être autrement, pour l’agent. Il n’y avait que lui et l’automobiliste. Je le répète : c’est une sorte de no man’s land, ce n’est pas un endroit animé. C’est ce qu’il dit à ses collègues : mon assaillant, c’est le gars à qui j’ai donné un ticket. En plus, M. Camara était furieux d’avoir reçu ledit constat d’infraction.

Alors quand Mamadi III Fara Camara revient sur la scène – qu’il avait fuie à pied, apeuré –, quand il dit qu’il était l’automobiliste intercepté, quand il dit qu’un homme a surgi de nulle part pour attaquer le policier…

On ne le croit pas.

À cet instant précis, est-ce que les policiers agissent par excès de zèle en faisant preuve de scepticisme à son égard, à l’égard de son histoire ?

Sachant la nature du travail policier sur une scène de crime active, je suis sûr que non. Il n’est pas déraisonnable de le considérer comme un suspect, à ce moment précis de l’histoire.

Le bogue est ailleurs.

Dans un évènement du genre, les enquêteurs vont tenter de recueillir un maximum de versions de témoins. Premier témoin : leur collègue attaqué. Autre témoin : un chauffeur de taxi qui passait par là et qui aurait tenté de raisonner l’assaillant, avant de fuir lui aussi.

Parallèlement, les enquêteurs vont aussi tenter de localiser toutes les caméras de surveillance du secteur, dans l’espoir que l’une d’elles aura capté la scène du crime.

Ça tombe bien : la Métropolitaine est une autoroute et le ministère des Transports (MTQ) a plein de caméras pour la surveiller. Dans les heures qui ont suivi l’attaque, un duo d’enquêteurs a donc visionné les bandes vidéo du MTQ…

Et c’est ici que le bogue s’insère dans l’enquête.

Le bogue qui va faire de Mamadi III Fara Camara un homme accusé d’un crime horrible, qui va le jeter dans un cauchemar pendant six jours.

Ce que j’entends, c’est que la résolution des bandes vidéo qui montrent le véhicule de patrouille du policier immobilisée derrière la voiture de M. Camara n’est pas d’une clarté absolue.

Et sur le coup, le duo d’enquêteurs n’a pas accordé d’importance à un véhicule qui ralentit en dépassant les autos du policier et de M. Camara, voiture qui tourne vers le sud sur Wiseman et qui s’engouffre dans une ruelle parallèle à Crémazie…

Les enquêteurs n’ont pas davantage vu que quelqu’un sort de ladite ruelle pour marcher vers le policier, justement parce que la résolution de la vidéo est incertaine.

Le policier, avant de tourner le dos à la voiture de M. Camara, n’a donc jamais vu cet homme qui s’approchait de la scène. C’est cet homme qui est aujourd’hui soupçonné d’avoir agressé le policier, de l’avoir désarmé et de lui avoir tiré dessus (sans l’atteindre).

Après l’arrestation de M. Camara, il est important de souligner que l’enquête n’a pas été stoppée. Des enquêteurs ont continué à fouiller le dossier, tout le week-end, à la recherche de nouveaux indices. On a notamment cogné aux portes du quartier dans l’espoir de mettre la main sur des images de caméras de surveillance privées.

L’unité des Crimes majeurs du SPVM s’est jointe à l’enquête. Et c’est une équipe des Crimes majeurs qui – en visionnant une nouvelle fois des bandes vidéo du MTQ – a aperçu l’ombre d’un homme qui s’immisce dans la scène, après la remise du ticket.

C’est en revisionnant ces bandes vidéo du MTQ, mercredi, que les Crimes majeurs ont remarqué le véhicule suspect et l’intrus-agresseur.

C’est en revisionnant ces bandes vidéo que les enquêteurs ont compris que M. Camara disait vrai, que ce n’était pas lui qui avait agressé le policier… Qu’une troisième personne avait vraiment surgi sur la scène de crime.

Selon ce que j’ai appris, ç’a alors été le branle-bas de combat pour communiquer l’information à la Couronne, afin de faire libérer Mamadi III Fara Camara.

Ce qui a été fait, dans ce coup de théâtre surréaliste que l’on sait, mercredi après-midi. Les enquêteurs des Crimes majeurs étaient d’ailleurs prêts à témoigner de l’innocence de M. Camara.

Pourquoi les deux enquêteurs qui ont visionné les images du ministère des Transports ont-ils raté la scène qui innocentait Mamadi III Fara Camara ?

Comme je le disais au début de cette chronique, le lecteur jugera : il s’agit d’une erreur humaine ou d’une bourde impardonnable. Mais ce que je comprends, c’est que la scène n’était pas d’une clarté manifeste, sur la séquence.

Trois choses me semblent claires, dans le cauchemar vécu par Mamadi III Fara Camara.

Un, c’est que la police de Montréal doit présenter des excuses à M. Camara. Elle sait ce qui a mené à son arrestation, à son accusation et à son cauchemar de six jours. Même si l’erreur n’est pas le fruit, à première vue, d’une négligence grossière, c’en est une et c’est celle du SPVM. À cet égard, je ne comprends pas que le chef Sylvain Caron ait été si cassant sur la question des excuses, jeudi.

Deux, l’unité des Crimes majeurs a pour habitude, me dit-on, de « repasser » sur la preuve, comme on l’a fait sur les bandes vidéo du MTQ. Aussi curieux que ça puisse paraître, c’est donc dire que le système a fonctionné, en réparant l’erreur initiale qui a servi à coffrer M. Camara.

M. Camara a été victime d’une erreur policière, oui. Mais on a vu des erreurs policières teintées de mauvaise foi et de paresse où les enquêteurs, convaincus d’avoir trouvé LE coupable, consacrent le reste de l’enquête à trouver de la preuve pour confirmer leur biais… J’ai déjà écrit là-dessus. Or, ce n’est pas ce qui s’est produit ici.

Trois, la saga de Mamadi III Fara Camara est une leçon pour tout le monde. Pour la police, pour le public, pour les journalistes : tant qu’un suspect n’a pas été déclaré coupable, il se peut fort bien…

Qu’il ne le soit pas.

Même s’il a été arrêté et accusé.

La présomption d’innocence, c’est ça.

Et dans l’intervalle, un homme qui a tenté de tuer un policier de sang-froid court toujours.

L’ironie ?

Une des personnes qui pourrait identifier cet assaillant est Mamadi III Fara Camara lui-même.

Rectificatif:
Dans la version originale de cette chronique, j’ai écrit que la scène du crime était devant le 900 Crémazie Ouest, au coin de Wiseman. L’information sur l’adresse civique venait du SPVM. Dans les faits, après vérification, M. Camara a été intercepté devant le 700, boulevard Crémazie Ouest, au coin de Bloomfield, 200 mètres à l’est. La configuration de cette intersection est similaire à ce que je décris dans la version originale de la chronique, incluant le no man’s land bordé par la voie de service de la 40 et la ruelle parallèle à Crémazie où la voiture suspecte se gare, après avoir tourné sur Bloomfield. Mes excuses.