Le juge n’a pas été tendre à l’endroit d’un homme qui a escroqué des centaines de milliers de dollars à ses grands-parents octogénaires, un type de fraude qui survient « très fréquemment ».

Louis-Samuel Perron Louis-Samuel Perron
La Presse

Jean-Yves et feu Louise Bernier ont tout perdu : leur maison, leurs épargnes et leur santé. Pendant plus de six ans, leur petit-fils Guillaume Bernier leur a soutiré des centaines de milliers de dollars en abusant de leur générosité. Et après avoir pratiquement poussé à la rue ses grands-parents octogénaires, il aurait ruiné et harcelé son ex-conjointe, une mère seule de trois enfants.

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Guillaume Bernier

« Ça dépasse l’entendement ! C’est pas compliqué ! » Le juge Thierry Nadon n’a pas mâché ses mots le mois dernier en condamnant Guillaume Bernier à 33 mois de prison, dont il lui reste 20 mois à purger. L’homme de 33 ans a plaidé coupable à une accusation de fraude commise entre 2012 et 2019 à l’endroit de ses grands-parents, d’une tante et d’une amie.

Ce type de fraude survient « très fréquemment », selon l’Association québécoise de défense des droits des personnes retraitées et préretraitées (AQDR), qui a relaté à La Presse une dizaine de cas récents d’aînés victimes d’escroquerie de la part de leurs enfants, de leurs petits-enfants ou de leur conjoint.

« Voler ses grands-parents, c’est ignoble. Ignoble ! Sa grand-mère qui souffre de démence et on se sert dans ses avoirs sans scrupule, et M. Bernier ne daigne dire un mot à la cour. Il n’a rien à dire. Je trouve ça ignoble. Ça dépasse l’entendement », a tranché le juge, après le refus du fraudeur de s’adresser à la cour. Ce dernier devra maintenant rembourser 100 000 $ en 10 ans à son grand-père.

Dépendant au jeu, Guillaume Bernier a multiplié les mensonges pour mettre la main sur les économies d’une vie de ses grands-parents, qui l’ont pourtant hébergé à plusieurs reprises. Si la fraude admise par les parties s’élève à 100 000 $, la perte se situe plutôt entre 700 000 et 800 000 $, maintient la tante de l’accusé, comptable de profession.

« Mes parents étaient comme dans une secte et le gourou était Guillaume. Mes parents sont devenus totalement sous son emprise. Ils ne voyaient plus clair et n’avaient plus leur jugement. Ils étaient prêts à faire n’importe quoi pour sauver leur petit-fils », a expliqué à la cour Hélène Bernier, qui a aussi été victime de son neveu.

Vers 2011, Guillaume Bernier demande à son grand-père de lui prêter 44 420 $ pour acheter deux camions pour un travail fictif. S’ensuit une série de prétextes pour soutirer toujours plus d’argent à ses grands-parents pour ses camions inexistants. Son grand-père sort même 25 000 $ de son fonds de retraite pour payer de prétendus droits d’immatriculation.

En 2014, Guillaume Bernier fait croire à ses grands-parents qu’il a besoin de 25 000 $ pour éviter de se faire casser les jambes. Sa tante Hélène découvre alors avec stupeur que ses parents avaient déjà perdu environ 400 000 $.

Ils avaient tout perdu. Ils payaient leur hypothèque sur leur carte de crédit.

Hélène Bernier, tante de Guillaume

Guillaume Bernier continue néanmoins d’extorquer ses grands-parents. Il leur prend 10 000 $ pour payer une pension alimentaire, mais ne rembourse que 158 $. Sa grand-mère, qui commence à souffrir de démence, supplie des membres de sa famille de lui prêter de l’argent pour aider son petit-fils. Sa fille Hélène dépense 71 000 $ pour aider ses parents à subvenir à leurs besoins, mais finit par couper les ponts, excédée.

Le fraudeur pige dans les comptes bancaires de ses grands-parents au printemps 2017 et multiplie les dépôts de chèques sans provision. Alors que sa grand-mère est hospitalisée, il retire la pension de vieillesse de son grand-père. Il personnifie même l’homme de 89 ans pour obtenir des prêts. Les aînés finissent par perdre leur maison.

Mais Guillaume Bernier ne s’arrête pas là. En feignant un accident de voiture, il réussit à leur soutirer leurs derniers fonds, conservés pour payer un modeste appartement. Au bord du gouffre financier, les octogénaires n’ont plus rien à manger. « Ma mère est morte de façon précipitée à cause de Guillaume. Elle a vécu des stress énormes. Le dernier coup a été fatal », déplore-t-elle. Son neveu est un « menteur professionnel compulsif […] sans aucune pitié et sans aucune empathie », tranche-t-elle.

Accusé d’avoir fraudé son ex-conjointe

Quelques semaines après avoir été accusé dans le dossier de ses grands-parents, Guillaume Bernier a rencontré sa nouvelle conjointe en juin 2018. Il n’aurait pas perdu de temps pour extorquer cette mère de famille monoparentale de la Montérégie. En seulement cinq mois, il lui aurait ainsi soutiré environ 30 000 $ à coups de transactions frauduleuses.

Guillaume Bernier aurait pigé dans les comptes bancaires de sa conjointe et de l’entreprise de celle-ci en utilisant divers stratagèmes, explique une policière dans un document déposé à la cour. Le fraudeur aurait ainsi déposé des chèques sans provision et aurait imité la signature de sa victime. Il aurait aussi volé la Dodge Caravan de la mère lorsqu’elle a mis fin à la relation.

L’homme de 33 ans fait face à neuf chefs d’accusation, dont fraude, vol de véhicule, fraude à l’identité, voyeurisme et harcèlement au palais de justice de Salaberry-de-Valleyfield.

De nombreux cas

En entrevue avec La Presse, Judith Gagnon, présidente de l’Association québécoise de défense des droits des personnes retraitées et préretraitées, a relaté de nombreux cas récents de fraudes commises envers des personnes âgées par des proches.

« Ils n’en parlent pas ou deviennent gênés d’en parler. Ils se font voler, se font mettre dans une situation financière difficile et deviennent mal dans leur peau », déplore-t-elle.

Bien des aînés ne rapportent pas les crimes commis par leurs proches, observe l’agent Manuel Couture, porte-parole du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). « [Les fraudeurs] jouent sur la confiance et sur le sentiment de culpabilité de la victime. Il y a beaucoup de manipulation et de chantage. Parfois, il y a la honte, qui fait en sorte que les personnes âgées ou plus vulnérables ne vont pas nécessairement rapporter les crimes », relève-t-il.

Les fraudes envers les personnes âgées sont « définitivement » une priorité pour le SPVM, assure l’agent Couture. Loin des projecteurs, les policiers font d’ailleurs « beaucoup, beaucoup » de travail de sensibilisation auprès des aînés et des personnes vulnérables pour prévenir leur maltraitance, explique-t-il.

Judith Gagnon encourage les aînés à redoubler de vigilance et à dénoncer les crimes aux forces de l’ordre. La solitude chez les aînés est également un fléau, puisqu’une personne sans réseau est encore plus vulnérable, particulièrement pour une fraude commise par un proche. « Le premier message à lancer aux gens : la solitude n’est pas une bonne chose », martèle-t-elle.

La ligne Aide Abus Aînés propose de l’écoute et du soutien aux personnes âgées et à leurs proches au 514 489-2287 ou au 1 888 489-2287.

Quatre types de fraude ou de crime fréquents visant les aînés

L’arnaque « grands-parents »

La technique est simple : le fraudeur appelle sa victime et se fait passer pour un petit-fils ou un proche. L’escroc simule une situation d’urgence, comme une arrestation ou un accident de voiture pour réclamer une aide financière immédiate. Cette fraude a été très utilisée dans les dernières années au Québec. L’agent Manuel Couture, du SPVM, recommande aux aînés de demander à leur interlocuteur de s’identifier, dans le doute, et de refuser de remettre de l’argent dans l’urgence sans discuter avec le reste de la famille.

Méthode de l’entrepreneur

Le criminel sonne à la porte et se présente comme un entrepreneur en construction. Il simule une urgence comme un dégât d’eau chez le voisin et demande un dépôt de plusieurs milliers de dollars pour entreprendre les travaux immédiatement. Le fraudeur prend ensuite la fuite une fois le paiement reçu. Ce stratagème est de plus en plus utilisé, souligne l’agent Couture. « Ce sont des gens qui connaissent le domaine. Ils arrivent avec des outils. Ça a l’air crédible, ça se fait rapidement. Les victimes se sentent prises et versent les fonds », explique le policier.

Fraudes de cartes de crédit

Cette technique frappe toute la population, mais particulièrement les personnes âgées. Les fraudeurs se présentent au téléphone comme une institution financière et posent de prétendues questions de sécurité en prétextant un problème. Ils obtiennent ainsi les réponses secrètes des victimes. Les arnaqueurs peuvent également mettre la main sur des données personnelles en dirigeant les victimes sur de faux sites web. Les autorités conseillent de se méfier des appels visant à obtenir des renseignements personnels et d’appeler directement l’institution financière en cas de doute.

Vol de bijoux

Le voleur s’approche de la victime en public en utilisant un prétexte, puis lui propose du même souffle d’essayer un bijou de pacotille, comme une bague, un bracelet ou un collier. Par exemple, le criminel peut mettre ses mains autour du cou de sa victime pour lui faire essayer le bijou bidon et en profiter pour détacher son collier de valeur. Ce vol se fait très rapidement, sans que l’auteur n’utilise la force.