Les policiers du SPVM ont arrêté lundi deux hommes pris en flagrant délit de vol de courrier dans des boîtes aux lettres résidentielles montréalaises, dans le cadre d’une opération visant des fraudeurs de la Prestation canadienne d’urgence (PCU), a appris La Presse.

Tristan Péloquin Tristan Péloquin
La Presse

Daniel Renaud Daniel Renaud
La Presse

Le modus operandi des suspects, décrit par une demi-douzaine de résidants du secteur rencontrés au début de la semaine, donne une idée des stratagèmes utilisés par les arnaqueurs pour détourner la prestation fédérale versée aux personnes qui n’ont plus de revenus à cause de la COVID-19.

Les deux suspects âgés de 25 ans, qui ont été libérés contre la promesse de comparaître, « faisaient du vol de courrier, de la fraude et du recel en relation avec la Prestation canadienne d’urgence », confirme le commandant Sylvain Dumouchel, de la section des crimes économiques du SPVM.

Le corps policier montréalais confirme travailler en collaboration avec l’Agence du revenu du Canada dans ce dossier.

Plusieurs résidants du secteur ont affirmé à La Presse avoir reçu ce jour-là, ou dans les jours précédents, des lettres de Service Canada adressées à des gens qui n’habitent pas à leur adresse. Il s’agit de courrier provenant véritablement de l’organisme fédéral, qui contenait un code d’accès permettant aux destinataires d’activer leur dossier en ligne pour percevoir la PCU ou l’assurance-emploi.

Tout porte à croire que les fraudeurs qui utilisent ce stratagème usurpent l’identité de plusieurs victimes et s’en servent pour faire en ligne une série de demandes frauduleuses de prestation, qu’ils acheminent à différentes adresses situées dans le même secteur résidentiel.

Six ou sept lettres

Les fraudeurs tentent ensuite vraisemblablement de dérober le courrier qui contient le code d’activation du dossier dans les boîtes aux lettres avant que les résidants du domicile ne les récupèrent. « J’ai souvent vu des gars qui regardaient dans les boîtes aux lettres depuis les derniers jours », a indiqué une résidante, qui a demandé qu’on taise son nom afin de ne pas mettre sa famille à risque.

Isabela Pocovnicu, une autre résidante du quartier, dit avoir reçu « six ou sept de ces lettres » au cours des derniers jours.

Selon nos informations, c’est la factrice qui aurait alerté les policiers après s’être sentie suivie par des personnes louches.

Selon un témoin, un des deux suspects aurait tenté de dissimuler sous une voiture un sac qui contenait une grande quantité de lettres volées lorsqu’il a été pris en chasse par les policiers.

Les escrocs utilisent depuis longtemps une stratégie semblable pour voler des cartes de crédit envoyées à des personnes dont ils ont usurpé l’identité. Ils s’empressent de voler les cartes dans les boîtes aux lettres avant que la victime ne se rende compte que la carte a été frauduleusement activée en leur nom.

« Il y a des ressemblances avec ce type de fraude là, reconnaît le commandant Dumouchel. On a des problématiques semblables avec des livraisons de courrier à certaines adresses [à la suite de commandes faites par des voleurs] dans le but d’aller récupérer le matériel et de pouvoir l’utiliser. »

Selon Jean-Marc Girard, un enquêteur retraité de Postes Canada, les vols du genre sont généralement l’œuvre de réseaux bien structurés. « Ce n’est sûrement pas la personne qui court après le courrier qui va ensuite sur l’internet activer la demande de prestation. La pièce de courrier remonte à une personne plus haut », croit-il.

« Ces réseaux se déplacent d’une ville à l’autre quand ils sentent trop de chaleur autour de leur opération. Il faut investir beaucoup de temps à faire de la surveillance et impliquer souvent plusieurs corps policiers, affirme M. Girard. Dans bien des cas, l’information vient des citoyens. »

Boîtes de courrier verrouillables

Le spécialiste en sécurité Éric Lessard, qui a lui-même aidé des clients victimes de vols d’identité qui ont pour origine une fraude postale, s’explique mal pourquoi Postes Canada n’incite pas davantage les particuliers à se munir de boîtes de courrier verrouillables. « Avec les documents confidentiels qu’on trouve dans le courrier de n’importe quelle résidence, on peut facilement faire une demande de crédit en usurpant l’identité du propriétaire. C’est un jeu d’enfants ! », dit-il.

« Effectivement, un des moyens de prévention qui pourrait être mis de l’avant est de verrouiller les boîtes aux lettres, reconnaît le commandant Dumouchel. Si le contenu est plus difficilement accessible, c’est sûr et certain que ça décourage ce type de criminel là. »

Plusieurs résidants qui ont reçu le courrier frauduleux ont dit ne pas savoir quoi en faire. Le SPVM leur recommande de l’apporter au poste de police de leur quartier.

On va demander aux gens de faire une déclaration pour savoir s’ils ont eux-mêmes fait une demande de prestation. L’enquête va ensuite nous être acheminée aux Crimes économiques.

Sylvain Dumouchel, de la section des crimes économiques du SPVM

Les Montréalais peuvent aussi appeler la ligne Info-Crime (514 393-1133) ou Postes Canada s’ils sont témoins de gestes suspects visant le courrier.

Selon nos informations, au Québec seulement, au moins 2000 plaintes pour des fraudes liées à la PCU auraient été acheminées à la Sûreté du Québec, aux autres corps de police de la province et au Centre antifraude du Canada.

Ces chiffres seraient même en deçà de la réalité puisque les spécialistes considèrent qu’un très faible pourcentage de victimes d’une fraude porte plainte à la police ou la signale au Centre antifraude du Canada.

Les plaintes transmises à Service Canada

Actuellement, ce sont les corps de police auprès desquels les victimes portent plainte qui enquêtent eux-mêmes sur ces dossiers. Cependant, les corps de police acheminent toutes les plaintes qu’ils ont reçues pour des fraudes liées à la PCU à la Sûreté du Québec, qui joue le rôle de coordonnatrice.

La SQ achemine à son tour toutes les plaintes qui lui sont parvenues à Service Canada, responsable du programme de la PCU, et à l’Agence du revenu du Canada.

Il semble toutefois que les corps de police doivent se munir de mandats pour obtenir des informations de Service Canada, ce qui entraînerait des délais qui nuisent aux enquêtes.

Lorsque les premières fraudes liées à la PCU ont été constatées, des spécialistes ont proposé à La Presse que Service Canada ajoute des questions de sécurité simples — dont les réponses ne se trouvent pas dans les données personnelles volées massivement ces dernières années — aux demandeurs, mais en mai 2020, le premier ministre Justin Trudeau a déclaré que la priorité a été de donner accès rapidement au programme.

Les observateurs croient que l’on constatera réellement l’ampleur des fraudes liées à la PCU lorsque les citoyens rempliront leur déclaration de revenus au printemps prochain.