Les Krieghoff, Fortin et autres trésors valant parfois près d’un million de dollars retrouvent leur propriétaire

Daniel Renaud Daniel Renaud
La Presse

Il y a cinq ans, lorsqu’il a reçu l’appel inattendu d’un policier, un photographe établi à Montréal a revu des images qu’il pensait ne plus exister que dans ses souvenirs.

L’enquêteur lui a annoncé que lors d’une perquisition récemment effectuée chez un trafiquant de cocaïne, les limiers avaient retrouvé deux bronzes dérobés dans son ancien studio de la rue Sherbrooke Ouest 26 ans plus tôt.

« J’étais étonné. J’avais fait une croix sur ces statuettes. Cela s’est passé il y a tellement longtemps », a confié à La Presse, la semaine dernière, l’octogénaire, qui a préféré ne pas être identifié.

En 1988, des individus sont entrés par l’arrière dans sa galerie et ont mis la main sur les deux bronzes représentant un couple à cheval et un homme tenant un sabre, ainsi que sur un tapis persan. Les deux bronzes ont fini par réapparaître, trois décennies plus tard, mais le tapis, jamais. 

Dans les jours qui ont suivi le larcin, le photographe a affiché une annonce dans sa vitrine demandant aux voleurs de rapporter ses biens, en promettant qu’il ne leur poserait aucune question. 

Mais un policier qui passait par là lui a suggéré de retirer son annonce. Il n’était peut-être en effet pas avisé de crier sur tous les toits que deux sculptures valant quelques milliers de dollars à l’époque avaient été volées chez lui. Et de toute façon, elles n’étaient probablement déjà plus entre les mains des malfaiteurs, lui avait fait valoir le policier. Il avait probablement raison.

Une véritable galerie d’art

Où étaient les bronzes à ce moment ? On l’ignore. Mais ils ont été retrouvés 26 ans plus tard, en 2014, chez Bruno Varin. 

PHOTO FOURNIE PAR LE SERVICE DE POLICE DE LA VILLE DE MONTRÉAL

Bruno Varin

Ce dernier a été arrêté à l’issue d’une enquête du Module des produits de la criminalité du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) et accusé d’avoir comploté pour l’importation de 1200 kg de cocaïne. En perquisitionnant dans des immeubles appartenant à l’accusé, les policiers n’ont pas retrouvé que les deux sculptures du photographe. Une véritable caverne d’Ali Baba les attendait. 

Les limiers ont mis la main sur une trentaine de tableaux et d’œuvres d’art volés, dans certains cas près de 30 ans auparavant. 

Parmi les peintures, on retrouvait un tableau du peintre canadien Tom Thomson valant 1 million de dollars, un Cornelius Krieghoff peint au milieu du XIXe siècle, ainsi que des Marc-Aurèle Fortin, Alfred Pellan, Paul-Émile Borduas et autres. Parmi les œuvres d’art se trouvait notamment un bronze de Salvador Dalí.

Selon Alain Lacoursière, ancien policier expert des œuvres d’art, durant les années 80 et 90, des individus liés au crime organisé achetaient beaucoup de tableaux volés ou autres pour posséder une valeur autre que l’argent qui pourrait servir de monnaie d’échange dans le milieu criminel. 

Varin a été condamné à 10 ans de pénitencier. Durant le processus judiciaire, les enquêteurs ont amorcé un méticuleux travail de recherche pour retrouver les propriétaires légitimes des œuvres trouvées chez lui. Elles avaient été dérobées chez des particuliers, dans des galeries ou même des musées. Dans plusieurs cas, le propriétaire a été indemnisé par sa compagnie d’assurances, à qui doit maintenant revenir le bien retrouvé.

Démontrer la propriété

En vertu d’une entente entre la poursuite et la défense, certaines œuvres ont été redonnées à Varin, mais en contrepartie, ce dernier a accepté que les biens dont les anciens propriétaires avaient été retracés soient redonnés à ceux-ci. Jusqu’à maintenant, deux audiences ont été consacrées à la remise de ces biens.

PHOTO FOURNIE PAR BIBLIOTHÈQUE ET ARCHIVES CANADA

La peinture Habitant en traîneau, de Krieghoff

C’est ainsi que la peinture Habitant en traîneau de Krieghoff, valant 40 000 $, a été redonnée à Bibliothèque et Archives Canada. Les tableaux Port de Montréal de Marc-Aurèle Fortin (6000 $) et The Golden Valley Near Melbourne, Eastern Townships de F.S. Coburn (19 500 $) ont été remis à une compagnie d’assurances. La peinture Victoria Basin de Robert Pilot (8875 $) a été restituée à une galerie d’art de Montréal.

PHOTO DÉPOSÉE DANS LE DOSSIER DE COUR

La peinture Victoria Basin, de Robert Pilot, réclamée durant les procédures de Bruno Varin

C’est durant l’une de ces audiences, jeudi dernier au palais de justice de Montréal, que le photographe a dû témoigner brièvement pour prouver qu’il était propriétaire des deux bronzes, dans le but de les récupérer. Le juge Thierry Nadon, de la Cour du Québec, a accepté qu’elles lui soient remises, mais l’octogénaire les recevra dans quelques semaines seulement.

Je vais le croire quand je vais le voir, mais vous savez, après toutes ces années, ça ne change pas grand-chose dans ma vie. Je suis un peu détaché

Le photographe, qui préfère ne pas être identifié, à propos d’œuvres d’art qu’il tente de récupérer

Le sort de certaines œuvres n’est toutefois toujours pas réglé. Et pas nécessairement les moindres. C’est le cas du tableau Rocks, Birches and Sunlight, réalisé vers 1916 par Tom Thomson, proche du Groupe des Sept. La peinture a été subtilisée en juillet 1988 au Musée d’art de Joliette et vaudrait aujourd’hui 1 million, selon les documents judiciaires ; elle sera vraisemblablement remise aux assureurs Lloyd’s de Londres.

PHOTO TIRÉE DU SITE DE TOM THOMSON

La peinture Rocks, Birches and Sunlight, de Tom Thomson

Les œuvres qui n’auront pas été restituées ni à Varin ni à leur ancien propriétaire ou à une compagnie d’assurances seront confisquées par l’État. La suite le 13 novembre. 

Depuis le début des procédures, des immeubles et quatre terrains de Bruno Varin, d’une valeur de près de 2 millions, ont été confisqués aux profits du Procureur général du Québec. 

Pour joindre Daniel Renaud, composez le 514 285-7000, poste 4918, écrivez à drenaud@lapresse.ca ou écrivez à l’adresse postale de La Presse