La douleur de la perte d'un enfant est inqualifiable, alors Isabelle Gaston avait une image pour les élus mardi. Elle leur a montré une photo de ses deux enfants assassinés, avec des sachets de leurs cendres. «Je vous les donne, si c'est pour la cause, pour que ça vous aide à comprendre», a-t-elle lancé.

Mis à jour le 26 mars 2013
Paul Journet LA PRESSE

Le Dr Gaston, dont les deux enfants ont été tués par son ancien conjoint Guy Turcotte, témoignait à la commission parlementaire qui étudie la bonification de la Loi sur l'indemnisation aux victimes d'actes criminels (IVAC).

Le ministre de la Justice, Bertrand St-Arnaud, veut ajouter deux millions de plus à l'IVAC, qui est le régime le plus généreux au Canada. Selon le projet de loi, l'indemnité versée aux parents d'un enfant assassiné passera de 2000 à 12 000 dollars. Le remboursement des frais funéraires passera de 3000 à 5000 dollars. On paiera aussi jusqu'à 3200 dollars pour le nettoyage d'une scène de crime si la victime est morte dans une résidence. Enfin, on paierajusqu'à deux mois de loyer ou 2000 dollars pour la résiliation du bail des victimes de viol.

Mais plusieurs victimes resteront encore laissées à elles-mêmes, dénonce Mme Gaston. Elle voudrait que ces parents reçoivent une indemnité de 50 000 dollars. C'est ce que reçoivent déjà ceux dont les enfants ont été tués lors d'un accident de la route. «Il n'y a pas de raison pour qu'on n'ait pas la même compensation parce qu'un enfant a été décapité, poignardé, agressé ou enterré vivant, que pour une personne tuée sur la route», a-t-elle lancé. Au contraire, ce deuil est encore pire. «On rouvre constamment ta plaie, on ne te laisse pas guérir.»

Les parents d'enfants tués devraient aussi être considérés comme des victimes, soutient-elle. À l'heure actuelle, ils ne sont pas entièrement compensés pour leur salaire perdu, et ne reçoivent pas selon elle l'aide nécessaire pour se réorienter. Or, leurs blessures ne se cicatrisent pas, rappelle-t-elle. «J'ai subi cinq anesthésies générales dans l'espoir d'entendre le mot maman dans la maison.»

Avec ce statut, ces parents seraient par exemple compensés pour le salaire perdu lorsqu'ils consultent un psychologue. «Quand j'ouvre la boîte des horreurs, je ne fais que pleurer, ça me prend deux ou trois jours pour m'en remettre», rapporte-t-elle. On pourrait aussi rembourser une partie de leurs frais de déménagement quand ils craignent pour leur sécurité. Ils auraient en outre des recours judiciaires s'ils sont congédiés parce que leur traumatisme les rend inaptes au travail.

Mme Gaston veut parler de son cas pour illustrer le calvaire des parents d'enfants victimes. Sa vie est «rythmée à des procès» de son ex-conjoint. Et le regard des autres la replonge toujours dans le passé. Elle parle du «syndrome de la pupille qui dilate». Incapable de reprendre son horaire normal, l'urgentologue gagne moins d'argent. Durant le procès de Guy Turcotte, elle ne gagnait que le tiers ou le quart de son salaire. Elle souligne que pour les parents de victimes qui n'ont pas un emploi comme le sien, cela se traduit trop souvent par des conditions de vie précaires.

Malgré les milliers de lettres d'appuis, elle dit avoir reçu une dizaine de «lettres de menace», en plus de cyberintimidation. «On m'a jugée sur mon poids, mon apparence physique, mes cheveux attachés. On était tanné que je parle encore de ça», raconte-t-elle. Elle a dû alerter la police. «Il n'y a pas juste du monde équilibré dans la société.»

Mme Gaston a une invalidité temporaire. Elle ne peut pas en demander une permanente. «Mais je ne suis jamais redevenue la femme que j'étais.»

Son cas n'est pas isolé, insiste-t-elle. Certains couples dont l'enfant a été tué doivent travailler malgré une «dépression majeure» pour réussir à payer leur loyer. «Beaucoup de gens ont perdu leur maison», ajoute-t-elle.

Le budget annuel de l'IVAC s'élève à environ 88 millions de dollars. Au ministère de la Justice, on n'est pas encore en mesure de chiffrer le coût des bonifications proposées par Mme Gaston. Elle les estime elle-même à «peut être un million de dollars». Elle rappelle que l'année dernière, 52 dossiers de meurtre ont été soumis, dont 10 pour des enfants.

Frais funéraires

Les sommes pour les funérailles restent insuffisantes, ajoute le Dr Gaston. «Ce n'est pas normal qu'un bébé secoué attende dans une boîte de carton parce que sa mère n'a pas assez d'argent pour lui payer unepierre tombale.»

Le ministre St-Arnaud a remercié Mme Gaston pour son témoignage, sans vouloir commenter ses demandes précises. Il a toutefois précisé que son projet de loi n'était «qu'un premier pas pour combler les lacunes les plus criantes de la loi».

Son prédécesseur libéral, Jean-Marc Fournier, avait aussi proposé de bonifier l'IVAC, mais plusieurs de ses propositions n'avaient pas encore été adoptées avant le déclenchement des élections l'été dernier.

Son projet de loi ne s'appliquera pas aux victimes d'actes commis avant son adoption. Pour les aider, il donnera 50 000 dollars de son budget discrétionnaire à l'Association des familles de personnes assassinées ou disparues. Il a écrit aux 124 autres députés pour leur demander de contribuer à leur tour.

L'IVAC a été instaurée dans les années 60. En 2008, l'ex-bâtonnière du Québec Micheline Lemieux a produit un rapport contenant 68 recommandations pour moderniser le régime. Le gouvernement libéral avait attendu jusqu'en juin 2011 pour le rendre public. Et il l'avait accompagné d'un contre-rapport critique.

«C'est un régime extrêmement coûteux, avait reconnu Me Lemieux l'an dernier dans une entrevue accordée à La Presse. On est les seuls au Canada à dépenser autant.Plusieurs ministres de la Justice ont demandé à des experts de se pencher sur le régime. Ces rapports ont rarement conclu à quelque chose qui allégeait la facture. On a fait des choix de société de donner beaucoup, mais on réalise tout de même qu'il reste encore de grands besoins. L'État a des choix très difficiles à faire.»