Un an après la découverte de dynamite centenaire dans le tunnel sous le mont Royal, le chantier du Réseau express métropolitain (REM) qui s’y active a été secoué par deux nouvelles explosions imprévues et de sérieux problèmes de sécurité au travail, a appris La Presse.

Publié le 24 janvier
Philippe Teisceira-Lessard
Philippe Teisceira-Lessard La Presse

Cette fois, ce sont les explosifs modernes, utilisés par le consortium NouvLR pour élargir le tunnel et percer une station, qui sont surtout en cause.

La Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) a dû y intervenir à plusieurs reprises dans les derniers mois, notamment pour interdire temporairement l’utilisation d’explosifs. La FTQ-Construction évoque de « très gros évènements » et dénonce le danger auquel s’exposent les travailleurs qui y œuvrent. « On est chanceux qu’il n’y ait pas eu de décès », a lâché Simon Lévesque, chargé des dossiers de santé et sécurité au syndicat.

NouvLR, pour sa part, défend son bilan en matière de sécurité au travail. Le consortium « applique les meilleures pratiques de l’industrie et fait appel aux experts dans le domaine », assure-t-il.

Explosifs interdits

Le 1er février 2021, après un dynamitage dans le tunnel, un opérateur de pelle mécanique refuse de creuser les parois de la zone ciblée parce qu’il soupçonne que des explosifs intacts y soient restés. Le travailleur subit des pressions importantes de ses contremaîtres pour le faire, mais refuse catégoriquement, selon un rapport de la CNESST.

Son entêtement lui a peut-être sauvé la vie. « Trois ou quatre » bâtons de dynamite et leur détonateur s’y trouvent, rapporte la CNESST. S’il avait procédé, il y avait « plus de 9 chances sur 10 que ça explose », continue le document.

Les inspecteurs du travail ont rapidement interdit toute utilisation d’explosifs sur le chantier du REM à cause de l’« éventualité d’explosion pouvant causer des lésions ou la mort d’un ou plusieurs travailleurs ». La suspension a été levée une semaine plus tard, après un resserrement des règles.

PHOTO TIRÉE D’UN RAPPORT DE LA CNESST

La zone qu’un opérateur de pelle a refusé de creuser, le 1er février dernier.

L’évènement du 1er février a été tenu sous silence pendant trois semaines. « Tout le monde avait peur de dénoncer parce que tout le monde avait peur de se faire congédier », a analysé M. Lévesque.

Deux explosions

Puis, l’été dernier, deux déflagrations imprévues ont eu lieu : le 8 juin, une pelle mécanique a fait exploser un bâton de dynamite en bougeant des débris.

  • Endroit où est survenue l’explosion le 8 juin 2021

    PHOTO FOURNIE

    Endroit où est survenue l’explosion le 8 juin 2021

  • Endroit où est survenue l’explosion le 8 juin 2021

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    Endroit où est survenue l’explosion le 8 juin 2021

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« Un explosif non détonné aurait été abandonné suite au sautage parmi les déblais de roc dynamité et utilisé parmi ces déblais pour construire une route pour la machinerie », note la CNESST. Personne n’a été blessé.

« Les moyens ne sont pas mis en place – lorsqu’on utilise des explosifs – pour s’assurer que les explosifs ont tous explosé et que les travaux peuvent se poursuivre en toute sécurité après le dynamitage, a dénoncé Simon Lévesque. On parle d’explosifs, ça ne peut pas être plus fatal que ça. »

PHOTO FOURNIE PAR LA CNESST

Simon Lévesque, responsable des dossiers de santé et sécurité à la FTQ-Construction

La CNESST note d’ailleurs des problèmes dans le suivi des procédures par les équipes responsables des explosions et dans leurs méthodes de travail.

Puis, le 27 juillet 2021, un bâton de dynamite oublié dans le roc après le creusage du tunnel, en 1912, explose à son tour. Aucun blessé : depuis une explosion semblable survenue en juillet 2020, NouvLR utilisait une méthode de travail à distance.

L’automne dernier, le consortium a tenté de convaincre la CNESST de mettre de côté cette méthode coûteuse et lente pour certains travaux de forage, moins risqués.

L’organisme a refusé la demande. « Nous rappelons au maître d’œuvre qu’il est responsable de tout mettre en œuvre pour assurer la santé, la sécurité et l’intégrité physique des travailleurs, a justifié l’inspecteur du travail. La détonation intempestive d’explosifs lors du forage manuel aurait probablement une conséquence énorme sur le ou les travailleurs présents sur la plate-forme élévatrice (blessures très graves ou décès). »

Des tonnes d’explosifs utilisés

Dans une déclaration écrite, le consortium NouvLR a défendu son bilan.

À la suite des évènements du 1er février et du 8 juin, « la CNESST a établi que NouvLR avait rapidement mis en place les correctifs et autorisé la reprise des travaux », a fait valoir par courriel la porte-parole Véronique Richard-Charrier. « Le danger d’explosion lors de la gestion d’un trou raté est éliminé parce que l’employeur a soumis une procédure conforme [et] s’engage à former les travailleurs et superviser l’application de la procédure », note l’inspecteur du travail une semaine après avoir interdit l’utilisation d’explosif, en mars dernier.

PHOTO TIRÉE D’UN RAPPORT DE LA CNESST

Portion du tunnel sous le mont Royal juste avant un dynamitage

Elle a ajouté que le chantier du tunnel du mont Royal était immense et impliquait l’excavation de 80 000 mètres cubes de roche avec une centaine de tonnes d’explosifs en tout.

« En raison de la rigueur des mesures mises en place, il n’y a eu aucun incident pouvant porter atteinte à la sécurité des travailleurs ou du public », a-t-elle ajouté, en apparente contradiction avec les rapports de la CNESST. « Pour tous les évènements santé-sécurité, NouvLR est en discussion permanente et transparente avec la CNESST et les représentants syndicaux présents sur le projet. »

« La sécurité des travailleurs sur les chantiers du REM est primordiale, et chaque situation est suivie de près avec notre consortium », a indiqué le porte-parole de CDPQ Infra, Jean-Vincent Lacroix.

« En ce qui a trait au dossier lié aux charges centenaires découvertes dans le tunnel Mont-Royal, depuis la détonation imprévue en juillet 2020, les méthodes de travail mises en place ont été validées par les instances de la CNESST et respectées en tout temps par le consortium NouvLR responsable des travaux. »