Saleté omniprésente, moisissures, crottes de rongeurs et peinture qui s’écaille au-dessus des aliments : un producteur de poisson fumé donne du fil à retordre au service d’inspection des aliments de la Ville de Montréal, a appris La Presse.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

La National Herring Co. vend ses produits sous les marques La Boucanerie et Adar dans la plupart des supermarchés québécois. Elle a dû effectuer cinq rappels de produits en 12 mois, entre le printemps 2019 et le printemps 2020, de crainte que ceux-ci ne donnent la listériose aux consommateurs.

L’entreprise a été poursuivie à plusieurs reprises ces dernières années pour une longue série de manquements à la salubrité. Elle fabrique des dizaines de produits de poisson fumé, mais aussi de la mayonnaise, des vinaigrettes et des tartinades.

Des rapports d’inspection et d’infraction, que La Presse a obtenus en vertu de la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics et sur la protection des renseignements personnels, tracent un portrait peu ragoûtant de l’état des installations de la National Herring Co., à Anjou.

Les inspectrices qui s’y aventurent rapportent des « équipements malpropres en contact direct ou indirect avec les aliments », de l’« eau souillée tombant sur des barquettes » destinées aux aliments, « beaucoup de moisissures » et la présence d’une « matière beige et gluante » sur un contenant de poissons.

PHOTO FOURNIE PAR LE SERVICE D’INSPECTION DES ALIMENTS DE LA VILLE DE MONTRÉAL

Couvercle d’un contenant de hareng sur lequel se trouvent des gouttelettes d’eau s’écoulant de l’unité de ventilation dans une chambre froide utilisée pour l’entreposage de barils de poissons, tel que noté dans un rapport du Service d’inspection des aliments de la Ville de Montréal.

Les fuites d’eau sont nombreuses dans les installations : l’eau coule de fissures dans le plafond (dont une à travers laquelle une inspectrice dit voir le ciel), mais aussi d’appareils de ventilation. Au moins l’un d’eux coulait directement sur les aliments. Ajoutez au portrait de « vieux excréments de rongeurs », une « mousse blanche semblable à de la moisissure » et des boîtes d’épices en carton qui « baignaient dans l’eau ».

L’entreprise a produit des aliments « en n’ayant pas empêché que leur entreposage soit susceptible d’affecter leur salubrité » et en ayant exploité des installations qui « ne sont pas propres ».

PHOTO FOURNIE PAR LE SERVICE D’INSPECTION DES ALIMENTS DE LA VILLE DE MONTRÉAL

Des étagères métalliques, dans la chambre froide pour l’entreposage des tartinades, présentant des taches noires et des boules de mousse poilues semblables à de la moisissure, tel que noté dans un rapport du Service d’inspection des aliments de la Ville de Montréal.

Ces constats datent de 2017 et 2018. Le ministre de l’Agriculture, qui charge le Service d’inspection des aliments de la Ville de Montréal d’agir en son nom dans la métropole, a refusé de nous donner accès aux rapports plus récents.

La Ville de Montréal, qui gère les communications de son service d’inspection des aliments, a refusé la demande d’entrevue de La Presse.

« La présence de Listeria monocytogenes dans [les] produits [rappelés par l’entreprise] est un indicateur de mauvaises pratiques de fabrication, pouvant mener à un risque pour la santé humaine », a indiqué le conseiller en communications Cédric Essiminy dans un courriel.

Bien qu’aucun cas de maladie n’[ait] été relié à la consommation de ces produits, l’entreprise a toutefois été sommée de corriger plusieurs lacunes pouvant être reliées à ces résultats d’analyse insatisfaisants.

Cédric Essiminy, conseiller en communications, dans un courriel

« Une claque dans la face »

La National Herring Co. a commenté la situation par la voix de Ty Diep, récemment embauché comme conseiller spécial de la direction chargé d’améliorer la salubrité de l’usine.

« Il y a eu des pratiques qui ont changé. On s’entend que quand ça fait l’objet d’un rappel, ce n’est jamais bon pour son image, pour la publicité qu’on reçoit. C’est sûr que ça fouette les gens », a-t-il dit en entrevue. « Ils ont vu qu’ils ne pouvaient pas continuer de la façon qu’ils opéraient avant. Le management et [la capacité d’amener les gens à rendre des comptes], c’était une grande, grande, grande lacune. »

« Pour l’emmener aux standards que j’aurais souhaités, il reste encore du travail à faire, mais la volonté est totalement là », a-t-il continué.

Les rappels de produits à répétition dans les derniers mois ont fait mal à l’entreprise, a reconnu M. Diep, qui compare la situation à « une claque dans la face ».

« C’est certain que les détaillants se sont beaucoup questionnés. Beaucoup étaient inquiets et on ne peut pas les blâmer, a continué le spécialiste de la salubrité. Plusieurs d’entre eux voulaient voir ce qu’on allait mettre en place. »

Le dernier rappel de produits de l’entreprise, qui concernait une mousse de truite fumée, est lié à un problème précis : des employés avaient omis d’enlever la peau de la truite avant de la faire fumer, ce qui a modifié le taux d’humidité dans la chair et a compromis le produit transformé, a-t-il dit.